Coordination des soins de premier recours : dynamiques concrètes sur les territoires français

29 août 2025

Émergence et structuration de la coordination territoriale en soins de premier recours

La coordination entre professionnels de santé de premier recours est au cœur des réformes territoriales qui traversent le système de santé français. La multiplication des patients souffrant de pathologies chroniques, l’évolution démographique, la répartition contrastée de l’offre médicale, mais aussi les aspirations des soignants amènent à repenser les collaborations. Selon la DREES, plus de 70 % des médecins généralistes déclaraient déjà en 2019 travailler en réseau avec d’autres professionnels. Mais comment cette coordination s’incarne-t-elle au quotidien sur les territoires ?

Les outils au service de la coordination professionnelle locale

Partout en France, les outils contribuant à la coordination s’articulent autour de deux familles : outils organisationnels et outils numériques.

  • Les structures organisatrices : Les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP) et Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) ont connu une croissance soutenue : on dépasse en 2023 les 2 400 MSP et 730 CPTS officiellement reconnues par l’Assurance Maladie. Ces structures pilotent la mise en place de projets de santé, formalisent les relations entre professionnels, et déploient des outils de pilotage comme des chartes, des protocoles, ou des agendas partagés.
  • L’usage d’outils numériques interprofessionnels : Messageries sécurisées de santé, plateformes de coordination de la prise en charge (comme ViaTrajectoire), Dossier Médical Partagé (DMP), systèmes de prescription électronique… une étude menée par l’ARMINES en 2021 estime que 68 % des MSP ont déployé au moins un logiciel de partage d’information.
  • Outils d’aide à la décision ou de coordination clinique : Par exemple, les outils d’évaluation partagée (grilles, référentiels) ou la télémédecine pour les situations d’isolement territorial.

L’efficacité de la coordination dépend toutefois de l’appropriation réelle par les équipes de ces solutions, qui restent parfois sous-utilisées.

Le coordinateur ou la coordinatrice : un pivot du fonctionnement territorial

Depuis 2017, la fonction de coordination est introduite comme une pierre angulaire, notamment dans les MSP et CPTS. Selon une enquête de la Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé (FFMPS) de 2023, 81 % des maisons de santé disposent d’au moins un poste dédié à la coordination.

Le rôle transcende la simple gestion administrative. Il consiste à :

  • Organiser la répartition des tâches entre professionnels et structurer le parcours patient.
  • Faciliter les liens avec les acteurs sociaux, médico-sociaux ou hospitaliers du territoire.
  • Animer les réunions pluridisciplinaires et impulser l’amélioration continue des pratiques (par exemple, suivi des indicateurs de qualité, gestion des situations complexes).
  • Accompagner la mise en œuvre opérationnelle des protocoles de coopération et des projets territoriaux de santé.

Cette fonction reste cependant marquée par une grande hétérogénéité : on compte des profils issus du soin (infirmiers, pharmaciens…) ou du secteur administratif, avec des périmètres d’action variable selon les projets locaux.

Concertation pluridisciplinaire : rencontres, partage et prise de décision collective

Les réunions de concertation (ou réunions de concertation pluridisciplinaire, RCP) sont devenues des temps structurants pour les équipes. En 2022, la CNAM recensait plus de 7 000 réunions pluridisciplinaires organisées chaque année en MSP, tous types confondus.

Ces temps servent à :

  1. Discuter de situations cliniques complexes ou à haut risque, souvent en lien avec la précarité ou la chronicité.
  2. Partager connaissances et expériences, confrontant pistes d’actions pour améliorer la prise en charge.
  3. Définir collectivement des plans de soins partagés et établir un suivi coordonné, facilitant la continuité des soins.

Des initiatives telles que les "RCP addiction" ou "RCP gériatriques" illustrent l’élargissement rapide à de nouveaux champs : santé mentale, jeunes en difficulté, soins palliatifs. Un bénéfice souligné par l’INSERM : l’amélioration de la pertinence des soins et une prévention accrue des hospitalisations évitables.

Place et limites des échanges numériques dans la coordination territoriale

L’essor du numérique dans la santé est parfois perçu comme l’outil miracle de la coordination. Pourtant, si plus de 80 % des médecins utilisent la messagerie sécurisée santé (MSSanté), selon le Groupement d’Intérêt Public – Agence du Numérique en Santé (GIP-ANS), le partage effectif de dossiers ou d’indicateurs reste parcellaire.

  • Le Dossier Médical Partagé, après un démarrage lent, atteint en 2024 plus de 10 millions de dossiers créés, mais avec des disparités territoriales et une alimentation encore partielle.
  • Des plateformes comme Terr-eSanté (Île-de-France) centralisent des informations et parcours pour plusieurs milliers de patients, facilitant l’accès aux professionnels autorisés.
  • La télé-expertise ouvre la voie à la coordination sur des territoires sous-dotés, notamment en radiologie, dermatologie ou endocrinologie.

L’adoption reste freinée par l’intégration parfois limitée avec les logiciels métiers, la crainte autour de la confidentialité et une interopérabilité qui progresse lentement entre solutions.

Protocoles de coopération : un levier d’organisation territoriale

Les protocoles de coopération, adossés aux textes de la Haute Autorité de Santé, permettent depuis la loi HPST (2009) de redistribuer certaines activités cliniques entre professionnels. Près de 220 protocoles ont été validés dans l’hexagone entre 2010 et 2022.

  • Exemples notables : délégation de suivi de patients sous AVK à l’infirmier, bilan partagé de médication par le pharmacien, réalisation de soins bucco-dentaires par des assistants dentaires…
  • Ces protocoles sont souvent impulsés par les équipes de terrain, améliorant réactivité et fluidité du parcours, tout en sécurisant le cadre d’intervention de chaque professionnel.

Cependant, leur mise en œuvre demande du temps et un accompagnement organisationnel (formation, coordination, adaptation des outils numériques…).

Les freins identifiés à une coordination efficace

Malgré ces outils et dynamiques, plusieurs obstacles persistent :

  • Lourdeurs administratives et délais dans la contractualisation avec l’Assurance Maladie.
  • Complexité d’intégration des logiciels métiers et partage d’informations inter-professionnelles.
  • Hétérogénéité des rémunérations et temps dédié à la coordination souvent insuffisant.
  • Réticence culturelle à la délégation et à la réflexion collective dans certaines professions.
  • Manque d’ingénierie d’appui pour les équipes, notamment en ruralité.

L’enquête menée par France Assos Santé en 2022 pointe par exemple que plus de 45 % des professionnels citent le manque de temps comme principal frein à la coordination.

Implication affirmée des pharmaciens et infirmiers dans la coordination de premier recours

Depuis les dernières réformes (avenant 6 à la convention infirmière, avenant 21 pour les pharmaciens), le rôle de ces deux professions dans la coordination s’est amplifié.

  • Les infirmiers libéraux gèrent aujourd’hui plus d’un million de patients chroniques et participent à plus de 60 % des suivis de sortie d’hospitalisation dans plusieurs régions (Rapport DREES 2023). Ils sont couramment coordinateurs dans les MSP rurales.
  • Les pharmaciens d’officine développent le bilan partagé de médication (déjà 1,2 million réalisés depuis 2018), la vaccination, et sont fréquemment les premiers à alerter sur les ruptures dans le suivi médicamenteux ou les situations à risque (le programme PHARMA’DOM en Occitanie en est un exemple cité par l’ARS régionale).

Cette implication renforce la prévention, le repérage des situations à risque, mais aussi la fluidité de l’interface ville-hôpital.

Évaluer la coordination territoriale : quels indicateurs et quels apports ?

Mesurer l’efficacité de la coordination suppose de dépasser l’évaluation médico-économique classique. Des axes sont privilégiés :

  • Qualité et sécurité du parcours patient : taux de réhospitalisation évitable, délai de prise en charge, partage des plans personnalisés de soin.
  • Impacts sur l’activité des équipes : nombre de réunions pluridisciplinaires, temps de coordination, evolution du nombre de ruptures de parcours signalées.
  • Satisfaction des patients et professionnels : des enquêtes sont menées localement par les ARS ou dans le cadre des contrats de CPTS.

Par exemple, une étude menée dans les Landes a montré une diminution de 27 % des passages en urgences non programmés suite au déploiement d’une MSP très structurée autour de réunions hebdomadaires et d’un coordinateur dédié (source : ARS Nouvelle-Aquitaine, 2022).

Diversité de la coordination : un prisme urbain et rural

Si les principes de coordination sont communs, leur mise en œuvre diffère fortement selon les contextes :

  • En milieu urbain : l’offre pléthorique rend parfois la coordination plus complexe (plus grand nombre de professionnels et de structures), mais facilite l’accès à des outils techniques et à des fonctions support.
  • En zone rurale : les équipes sont plus restreintes, la polyvalence est de mise, la mutualisation des moyens et la pluridisciplinarité sont souvent poussées plus loin. Le manque d’interlocuteurs administratifs peut ralentir, mais la proximité relationnelle permet d’avancer sur des projets plus rapidement.

L’enquête menée par le Réseau des acteurs de la santé en territoire rural (2023) montre que les CPTS rurales s’emparent massivement des problématiques de désertification médicale, alors que l’enjeu urbain porte davantage sur la cohérence et la fluidité du parcours dans un environnement fragmenté.

Quels apports concrets pour les patients ?

Si la coordination vise d’abord à structurer le travail des professionnels, les impacts pour les patients sont tangibles :

  • Une meilleure continuité de la prise en charge, en particulier lors des retours à domicile ou des passages entre médecine de ville et hôpital.
  • Réduction des délais d’accès à certains soins, notamment grâce au partage de créneaux ou au repérage plus rapide des situations d’urgence.
  • Moins de ruptures de parcours : l’étude du CNOM (2022) estime que la coordination en MSP permet de réduire de 15 à 35 % les oublis de suivi pour les patients polypathologiques.
  • Des réponses plus adaptées aux besoins sociaux, psychologiques ou d’éducation à la santé grâce à la mutualisation d’expertises et à l’implication des professionnels hors du champ médical strict.

Face à l’ampleur de la transformation démographique et épidémiologique, la coordination territoriale apparaît ainsi aujourd’hui comme l’un des leviers les plus concrets d’adaptation du système aux besoins de la population. Les expérimentations, parfois discrètes, mais très fécondes, dessinent les contours d’un nouveau partenariat de soins, à l’écoute des réalités locales.

  • [1] DREES, Études et Résultats n°1189, 2020
  • [2] Assurance Maladie, Rapport 2023
  • [3] ARMINES, Observatoire MSP, 2021
  • [4] Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé (FFMPS), Baromètre 2023
  • [5] CNAM, données 2022
  • [6] INSERM, Synthèse RCP, 2022
  • [7] GIP-ANS, Rapport annuel 2023
  • [8] HAS, Registre protocoles de coopération, 2023
  • [9] France Assos Santé, enquête 2022