Exercice isolé, regroupé, coordonné : décrypter les organisations actuelles de la pratique médicale de proximité

9 juillet 2025

Pourquoi s’intéresser à l’organisation des modes d’exercice ?

L’organisation du travail des professionnels de santé agit comme un révélateur de la mutation des soins primaires en France. Face à la pénurie médicale, au vieillissement démographique, à la gestion de maladies chroniques, la structuration de l’offre de soins revêt un enjeu central. Si, historiquement, l’exercice isolé a été la norme, des formes collectives et coordonnées s’imposent depuis une dizaine d’années. Clarifier les contours de ces trois principaux modes d’exercice – isolé, regroupé, coordonné – constitue une boussole essentielle pour comprendre les leviers d’action et leur impact sur la santé des territoires.

Définir les trois grands modes d’exercice

L’exercice isolé : la pratique individuelle à l’épreuve des défis contemporains

L’exercice isolé désigne une organisation où le professionnel (médecin généraliste, infirmier, masseur-kinésithérapeute, etc.) travaille seul, dans un local lui appartenant ou en location, assure l’ensemble de ses activités (soins, gestion administrative, organisation de l’agenda) et prend seul les décisions relatives à sa pratique. En 2018, près de 60 % des médecins généralistes libéraux exerçaient encore en solo, selon la DREES (Rapport DREES 2018), même si ce chiffre est en baisse constante.

  • Avantages : autonomie totale, liberté d’organisation, proximité avec la patientèle historique.
  • Limites : isolement professionnel, charge administrative élevée, difficulté de conciliation vie pro/vie perso, vulnérabilité face à l’absentéisme, moindre attractivité pour les jeunes générations.

L’exercice isolé reste associé à une image « traditionnelle » de la médecine, mais il expose à une charge parfois difficilement soutenable et limite les possibilités d’innovation organisationnelle.

L’exercice regroupé : mutualiser des moyens, pas nécessairement des pratiques

L’exercice regroupé décrit toute configuration où plusieurs professionnels (souvent de la même profession, mais pas toujours) partagent des locaux, du matériel, parfois des secrétariats et des services communs. Il s'agit par exemple des cabinets de groupe ou des maisons médicales classiques. Le regroupement peut concerner uniquement des médecins, ou inclure d’autres professionnels paramédicaux.

  • Avantages : partage des charges, complémentarité des horaires (permanence des soins facilitée), possibilité d’échanges ponctuels sur les pratiques, meilleure attractivité.
  • Limites : le regroupement ne garantit pas la coordination des soins ni le partage systématisé d’informations ; chacun conserve la gestion de « son » patient.

Selon l’IRDES (QES 237, janvier 2019), 57% des médecins libéraux exerçaient en cabinet de groupe au sens large (regroupé ou coordonné), mais « seulement » un tiers en structures pleinement coordonnées type maisons de santé.

L’exercice coordonné : la dynamique collective structurée

L’exercice coordonné est la forme la plus structurée et collaborative. Il repose sur un projet de santé commun, partagé entre différentes professions de santé (médecins, infirmiers, sages-femmes, pharmaciens, coordinateurs, etc.), et souvent sur une organisation « institutionnalisée » (maisons de santé pluriprofessionnelles – MSP, centres de santé, équipes de soins primaires, communautés professionnelles territoriales de santé – CPTS).

  • Avantages : coordination des prises en charge, protocoles partagés, accès facilité à de nouveaux services (prévention, éducation thérapeutique, parcours patients complexes), soutien administratif et informatique, meilleure continuité des soins.
  • Limites : besoin d’une forte implication collective, temps dédié non rémunéré à la coordination, complexité administrative (notamment en phase de création), nécessité d’un pilotage.

En 2023, la France dénombrait plus de 1800 maisons de santé pluriprofessionnelles (HAS, Rapport MSP 2023), un chiffre multiplié par dix en dix ans. Plusieurs dispositifs favorisant la coordination sont portés par l’Assurance maladie et l’État : Accord Conventionnel Interprofessionnel (ACI), incitations financières, aides à l’installation.

Impacts sur l’accès aux soins et la qualité de la prise en charge

Effets mesurés de chaque mode d’exercice

  • Isolé : On observe une difficulté accrue à attirer de nouveaux professionnels, un risque plus élevé de burnout (Baromètre ameli 2022), et des contraintes majeures lors des congés ou arrêts maladie. Le turnover est faible, mais la cessation d’activité peut provoquer des déserts médicaux localisés.
  • Regroupé : L’amélioration de la permanence des soins et un partage des frais constituent des atouts nets, mais la continuité d’information et l’articulation interprofessionnelle restent limitées. Les cabinets de groupe permettent toutefois une entraide précieuse lors d’absences.
  • Coordonné : Plusieurs études montrent que l’exercice coordonné favorise la prise en charge de pathologies chroniques complexes, le développement de nouveaux services de prévention, la diminution des ruptures de parcours et un plus grand recours aux protocoles pluriprofessionnels (CGE, 2019). On constate aussi une meilleure façon d’attirer les jeunes professionnels.

Chiffres clés et tendances récentes

  • Moins de 40% des nouveaux installés choisissent l’exercice isolé (CNOP, 2022).
  • En 2023, la quasi-totalité des nouveaux projets de maison de santé pluriprofessionnelle sont portés par des professionnels de moins de 45 ans (DREES, 2023).
  • Les CPTS couvraient, début 2024, 85% de la population métropolitaine, avec plus de 600 communautés actives (ameli.fr, 2024).

Une question d’attentes générationnelles et de contexte territorial

Les attentes des professionnels évoluent : équilibre vie pro/vie perso, mutualisation des tâches non-médicales, travail pluridisciplinaire, recours au numérique, sont désormais considérés comme des critères aussi déterminants que la rémunération. Par conséquent, la dynamique de « passage à l’exercice coordonné » bénéficie d’une force d’entraînement, renforcée par les politiques publiques, mais aussi par l’exemple de pairs ayant mené des projets locaux innovants.

Le contexte territorial pèse toutefois, avec des régions où l’offre de soins coordonnée n’est pas encore majoritaire, en raison du tissu professionnel existant, d’un maillage rural complexe, ou d’une faible densité médicale.

Certaines initiatives inspirantes viennent néanmoins modifier la donne, notamment dans des territoires ruraux : création de MSP rurales multi-sites, équipes de soins primaires mobiles, mutualisation intercommunale. Ces innovations s’observent aujourd’hui dans la Nièvre, la Creuse, ou encore les Hautes-Alpes.

Rôle des acteurs de l’écosystème et enjeux d’avenir

Levier institutionnel et place des patients

  • Les institutions (ARS, Assurance Maladie, collectivités locales) stimulent le passage à l’exercice coordonné par des dispositifs d’aide, mais aussi le support à l’ingénierie de projet et la formation à la conduite du changement.
  • Le patient est mieux intégré dans la gouvernance et la réflexion collective, notamment dans les MSP et CPTS, où des dispositifs de participation sont testés (ateliers patients, groupes de travail, etc.).

L’enjeu majeur sera d’arracher l’exercice coordonné à la seule logique de projet ponctuel pour en faire la nouvelle norme, sans négliger l’accompagnement des professionnels en exercice isolé et la valorisation de leur rôle dans certains contextes territoriaux.

Ouvrir les coopérations, dépasser les frontières métier

L'évolution rapide des modèles d’organisation bouleverse la répartition traditionnelle des rôles, mais offre aussi l’opportunité de renouveler les réponses aux besoins de santé des habitants. La réussite des expérimentations dépend du soutien collectif, de l’ouverture à l’innovation, et de la capacité à traverser les réticences initiales.

Ce champ reste à explorer quotidiennement : quelles modalités pour accompagner un professionnel isolé vers un projet de coopération ? Comment articuler des pratiques regroupées avec une vraie coordination interprofessionnelle ? Ces questions structurent de nombreuses dynamiques locales, dont l’observation permet d’anticiper les évolutions à venir du système de santé français.