Évaluer le parcours de soins de premier recours : repères concrets pour les territoires

25 août 2025

Pilotage des parcours : de la politique à la réalité locale

Depuis la loi HPST (Hôpital, Patients, Santé, Territoires) de 2009, l’accent mis sur la coordination des acteurs et la fluidité des parcours de soins n’a cessé de croître. Les Agences Régionales de Santé (ARS) placent désormais l’évaluation organisée des parcours de soins au cœur de la plupart des projets régionaux de santé. Pourtant, la question des outils adaptés à l’analyse de l’efficacité à l’échelle d’un territoire local reste complexe. Il existe en France une grande hétérogénéité de situations, due autant à la densité de l’offre qu’aux spécificités épidémiologiques et sociales des populations concernées.

À ce titre, la feuille de route gouvernementale « Accélérer le virage de la prévention et de l’accès aux soins dans les territoires » (Ministère de la Santé et de la Prévention, 2023) rappelle que la territorialisation des politiques de santé implique une réponse fine aux besoins locaux, en s’appuyant notamment sur le développement des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) et des Equipes de Soins Primaires (ESP).

Définir des indicateurs de performance adaptés aux réalités du terrain

Il n’existe pas d’ensemble unique d’indicateurs qui s’imposeraient à tous les territoires. Toutefois, certaines dimensions sont aujourd’hui considérées comme incontournables pour juger de l’efficacité d’un parcours de soins local :

  • L’accessibilité : capacité à obtenir une réponse médicale ou paramédicale dans des délais jugés acceptables.
  • La continuité : absence de rupture dans le contact entre patient et système de soins, du premier recours à l’aval hospitalier ou médico-social.
  • La coordination : part de patients ayant un parcours coordonné entre différents professionnels (généraliste, spécialiste, paramédical, etc.).
  • La qualité perçue : satisfaction des usagers, prise en compte de l’expérience patient.
  • L’efficience : maîtrise des coûts par rapport aux bénéfices thérapeutiques et organisationnels.

Le guide de la HAS sur les parcours de santé donne plusieurs exemples d’indicateurs exploitables, tels que :

  • Taux de recours aux urgences évitables (en particulier pour pathologies chroniques)
  • Délai moyen de rendez-vous pour un rendez-vous de premier recours
  • Proportion de patients disposant d'un médecin traitant déclaré (données CNAMTS 2021 : 87,4% des Français)
  • Proportion de patients ayant eu au moins un contact avec une infirmière ou un pharmacien au cours de l'année
  • Nombre d’hospitalisations non programmées pour motifs relevant théoriquement du premier recours

Il est essentiel d’utiliser des données croisées : ainsi, certains territoires repèrent un taux élevé d’accès rapide, mais couplé à un taux de recours inapproprié aux urgences. D'où l’intérêt d’une lecture multifocale des résultats.

Des sources d’information variées, à mobiliser intelligemment

L’évaluation du parcours de soins nécessite une mobilisation de différentes sources, parfois complémentaires :

  • Données institutionnelles : Les bases de l’Assurance Maladie (data.ameli.fr), les données régionales des ARS, les bases de la DREES (Direction de la Recherche, des Études, de l'Évaluation et des Statistiques) offrent une couverture importante, permettant notamment des analyses comparatives entre territoires ou au fil du temps.
  • Renseignement de terrain : Nombre de CPTS et MSP (Maisons de santé pluriprofessionnelles) produisent aujourd’hui des bilans d’activité, riches en données concrètes : taux de patients inclus dans une démarche de parcours, implication dans des actions de prévention, etc. Ces informations sont précieuses pour l'analyse qualitative et s’accordent bien aux enquêtes flash ou monographies de territoire.
  • Expérience et ressenti patient : Les enquêtes « E-Satis » (HAS), les entretiens individuels, mais aussi les retours issus de dispositifs comme les Conseils Locaux de Santé ou panels citoyens, constituent un éclairage précieux, mais encore peu exploités à l’échelle locale.
  • Données qualitatives issues d’ateliers collaboratifs : Plusieurs ARS mobilisent des méthodes dites « appréciatives », recueillant les perceptions croisées des professionnels et des patients, afin de détecter les ruptures de parcours ou les irritants organisationnels.

Focus sur quelques exemples territoriaux

L’exemple du Finistère : réduire le recours aux urgences pour pathologies bénignes

Dans le pays de Brest, la CPTS locale a choisi d’évaluer l’efficacité de la coordination ville-hôpital en mesurant le taux de passage aux urgences pour infections ORL non compliquées chez l’enfant. Grâce à une campagne d’éducation auprès des familles et à la mise en place de créneaux dévolus à la pédiatrie de premier recours, le taux de passage a reculé de 15% en deux ans (source : ARS Bretagne, 2023).

L’Île-de-France : fil rouge sur la continuité et l’efficience

En Seine-Saint-Denis, le suivi coordonné des patients diabétiques, via un dossier partagé entre médecin traitant, IDE et diététicien, a permis une baisse de 20% du recours hospitalier non programmé pour complications sur trois ans (source : Observatoire régional de santé Île-de-France, 2023).

Ces exemples montrent qu’une mesure efficace du parcours de soins s'accompagne d’indicateurs partagés et d'une culture de la remontée d’information sur les difficultés concrètes.

Outils numériques et recours à l’intelligence collective

L’arrivée d’outils numériques adaptés facilite désormais la traçabilité et l’analyse des parcours de soins. La généralisation du Dossier Médical Partagé (DMP), l’essor de « Mon espace santé », et l'intégration de portails patients dans les MSP et CPTS ouvrent la voie à des remontées en temps réel sur les points de rupture ou, à l’inverse, sur les fluidifications du parcours. Les retours d’expériences montrent toutefois que les outils numériques ne remplacent pas la concertation régulière entre professionnels (staffs de coordination, groupes de travail pluriprofessionnels, etc.), indispensable pour donner du sens aux données brutes.

La dynamique « Ateliers territoriaux sur les parcours » lancée par l’ARS Nouvelle-Aquitaine en 2022 propose ainsi de systématiser les échanges d’expérience entre professionnels d’un territoire. Il en ressort une analyse enrichie : confrontation des données chiffrées aux vécus, co-détermination des priorités d’action, et validation partagée des résultats obtenus.

Freins, leviers et conditions de réussite

  • Disponibilité des données : Certains territoires, notamment ruraux ou sous-dotés, peinent à disposer d’informations précises, faute d’outils ou de moyens d’analyse statistique adaptés.
  • Appropriation par les acteurs : L’enjeu de l’accompagnement à la lecture des résultats et à la mise en perspective reste décisif pour éviter un pilotage « hors-sol ».
  • Question du temps : L’impact des transformations organisationnelles est rarement immédiat ; les évaluations doivent donc être reconduites sur plusieurs années et intégrées dans une logique d’amélioration continue.
  • Coéxistence de différentes cultures professionnelles : La diversité des métiers en jeu appelle à une acculturation progressive à l’évaluation partagée, parfois vécue au départ comme une contrainte extérieure.

Plusieurs études montrent cependant que les démarches évaluatives, dès lors qu’elles associent l'ensemble des acteurs du territoire à leur conception et à leur suivi, contribuent fortement à la mobilisation collective (source : rapport Pacte Santé Territoires, 2022). La création de référents « évaluation et parcours » au sein des CPTS figure ainsi parmi les recommandations actuelles du Ministère de la Santé.

Retombées attendues et marges de progression

L’évaluation structurée des parcours de soins permet de soutenir le développement d’actions adaptées mais aussi de mieux valoriser les dynamiques locales auprès des institutions et des financeurs (fonds FIR, expérimentations article 51). Elle contribue à faire émerger des modèles reproductibles, par exemple sur l’articulation entre prévention et soins, ou sur les enjeux d’accès rapide en territoires fragiles.

D’importantes marges de progression subsistent : l’intégration de l’expérience usager dans l’évaluation, le décloisonnement des sources d’information, et la capacité à partager les réussites comme les écueils d’une région à l’autre. En filigrane, la montée en compétence des acteurs locaux en matière d’évaluation territoriale trace la voie vers une santé de proximité mieux pilotée, mieux comprise, et plus lisible pour les citoyens.