Consultations de prévention par les sages-femmes : révélateurs et leviers de dynamiques territoriales

5 mars 2026

Introduction : la prévention, une mission au cœur des territoires

Depuis 2022, les sages-femmes françaises peuvent réaliser, en plus de leur cœur de métier, des consultations de prévention à des âges-clés de la vie des femmes. Cette mission répond à un double enjeu : mieux prévenir les difficultés de santé féminine et renforcer l’accès aux soins, notamment dans les territoires fragiles. Or, derrière la généralisation de ces consultations se cachent des dynamiques locales contrastées, révélatrices des capacités d’adaptation et d’innovation des territoires.

De quoi parle-t-on ? Le cadre des consultations de prévention par les sages-femmes

La loi du 2 août 2021 relative à la santé publique a inscrit dans le Code de la santé publique une série de consultations de prévention assurées par les sages-femmes à trois âges déterminés de la vie reproductive : 13-18 ans (prévention primaire globale), 25 ans (dépistage et prévention des IST, vaccination, contraception, etc.), et 45 ans (santé gynécologique générale, prévention du risque cardio-vasculaire ménopausique, etc.) (Legifrance). Au total, ces consultations se distinguent :

  • Par leur approche globale : Informations sur la sexualité, le consentement, la contraception, et la prévention des infections et violences.
  • Par leur caractère préventif : Elles n’ont pas pour but principal de traiter une pathologie mais d’anticiper, d’orienter et de rassurer.
  • Par leur inscription dans des réseaux locaux : Les sages-femmes travaillent souvent en articulation avec les médecins généralistes, structures de PMI, planning familial, et associations de santé communautaire.

Pourquoi un enjeu territorial ?

En France, l’accès à la prévention reste très hétérogène : 40% des femmes de 25 à 65 ans ne réalisent pas de frottis cervico-utérin régulier (HAS, 2022), les jeunes filles des quartiers ruraux ou prioritaires consultent moins pour leur santé sexuelle, et la question des déserts médicaux s’invite systématiquement dans les débats sur la santé des femmes. Le renforcement des missions préventives des sages-femmes vise justement à pallier ces inégalités, en se basant sur une présence territoriale souvent plus souple et en réseau que celle du secteur strictement médical.

Indicateurs Moyenne nationale Départements ruraux fragiles Quartiers urbains prioritaires
Taux de suivi gynécologique régulier 63% <50% 54%
Pas de consultation annuelle chez un professionnel de santé pour la prévention 23% 29% 31%

(DREES, 2023)

Un moteur d’équité en santé pour les femmes

L’un des principaux impacts observés de l’essor des consultations de prévention par les sages-femmes réside dans leur capacité à rééquilibrer l’offre de santé pour des publics sous-représentés dans les circuits classiques. Plusieurs départements notent un accroissement net du nombre de jeunes suivies dès la première consultation, notamment en maison de santé pluriprofessionnelle (MSP) ou lors d’actions mobiles (vans itinérants, interventions en établissements scolaires).

  • Dans l’Allier, une expérimentation pilote a permis, en 2023, de toucher plus de 600 adolescentes lors de consultations de prévention, dont près de 38% n’avaient jamais consulté pour des questions de santé sexuelle auparavant (Conseil départemental de l’Allier).
  • À Marseille, la mise en place de consultations “hors les murs” dans des centres sociaux a fait bondir la fréquentation des consultations de prévention chez les femmes de moins de 25 ans de +45% en un an (Agence régionale de santé (ARS), données internes 2023).

D’un point de vue qualitatif, ces consultations favorisent également l'accès à l’information et la confiance dans le système de santé, d’autant que les sages-femmes sont généralement perçues comme plus accessibles, moins “stigmatisantes”, selon une enquête menée par le Collège National des Sages-Femmes de France (2023).

Des acteurs clés dans la structuration locale des parcours de prévention

Au-delà de la seule consultation, la force du déploiement territorial de ces actions réside dans l’intégration des sages-femmes au sein d’équipes pluriprofessionnelles : MSP, Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), centres municipaux de santé, réseaux associatifs.

Trois dynamiques sont particulièrement à l’œuvre :

  1. La création de parcours coordonnés : Beaucoup de territoires intègrent les consultations préventives de sages-femmes dans des “parcours adolescents”, “chemins femme santé”, ou dispositifs de repérage précoce des vulnérabilités.
  2. Le relais avec les acteurs du médico-social : PMI, planning, assistants sociaux, infirmiers scolaires travaillent ensemble à l’orientation vers ces consultations, ce qui limite l’installation de ruptures de parcours.
  3. La montée en compétences des équipes de soins primaires : En formant ou informant les autres professionnels sur les spécificités de la prévention en santé féminine, les sages-femmes jouent un rôle de référentes locales.

Quels résultats mesurables ?

L’évaluation de l’impact concret de ces consultations au niveau territorial commence à produire des enseignements notables, même s’il reste difficile de généraliser en raison du manque de recul et d’indicateurs consolidés. Voici quelques tendances :

  • Augmentation du taux de dépistage : Un rapport du CESE en 2022 souligne que dans les territoires où les sages-femmes ont investi les consultations jeunes-filles, le taux de dépistage du cancer du col de l’utérus a augmenté de +12% en deux ans.
  • Meilleure vaccination HPV : Les consultations de prévention sont devenues, dans certaines régions (Occitanie, Pays de la Loire), un des principaux relais de la vaccination contre les papillomavirus chez les adolescentes (ARS Occitanie, 2022).
  • Diminution des ruptures de suivi chez les femmes : Les professionnels rapportent que les consultations menées par des sages-femmes réduisent l’errance médicale, notamment lors des périodes de transition (vers l’âge adulte, grossesse ou ménopause).

Ces données sont à manier avec précaution mais montrent un impact certain, à condition que ces consultations ne soient pas cloisonnées mais bien articulées à un tissu local dynamique.

Obstacles et facteurs de réussite : l’expérience du terrain

L’efficacité des consultations de prévention par les sages-femmes dépend fortement du contexte territorial. Les analyses de terrain mettent en lumière trois grandes conditions de réussite et plusieurs obstacles.

Facteurs de réussite Obstacles fréquents
  • Bonne articulation avec les dispositifs de santé scolaires, sociaux et associatifs
  • Communication adaptée aux publics cibles (adolescentes, jeunes adultes, femmes ménopausées)
  • Formations partagées entre professionnels
  • Difficulté à recruter des sages-femmes hors maternité ou centres urbains
  • Méconnaissance du public et des autres professionnels sur l’étendue des compétences des sages-femmes
  • Fragilité du financement des temps de prévention

L’expérience du département de la Loire-Atlantique (2022-2023) illustre à la fois ces leviers et ces freins : les consultations de prévention en écoles secondaires ont été plébiscitées mais la faible densité de sages-femmes en zone rurale a limité l’initiative. À l’inverse, la mutualisation des moyens entre MSP et centres sociaux à Nantes a permis de toucher une population féminine souvent éloignée des soins.

Dans plusieurs territoires ultramarins, la mise en place de consultations de prévention est bloquée par le manque de professionnels et de lieux adaptés, alors même que les indicateurs de santé y sont parmi les plus préoccupants (Santé Publique France, 2022).

Approches innovantes et perspectives émergentes

Certains territoires font le choix d’innover pour démultiplier l’impact de ces consultations :

  • Consultations en binôme : Équipes composées d’une sage-femme et d’un professionnel du médico-social, pour prendre en charge les problématiques de violences ou de précarité (CPTS Pays de Sommières).
  • Plateformes numériques territorialisées : Mise en place de rendez-vous en ligne, de chats informatifs animés par des sages-femmes, ce qui abaisse la barrière de l’accès pour les plus jeunes.
  • Ateliers collectifs couplés à la consultation individuelle : Particulièrement efficace dans les quartiers prioritaires ou les zones rurales isolées, pour libérer la parole, impulser du lien social, et mieux repérer les signaux faibles.

Enfin, on observe une volonté croissante d’inscrire ces consultations dans les projets territoriaux de santé mentale, de lutte contre les addictions, ou de prévention des violences. C’est un levier puissant d’intégration des politiques publiques locales – et potentiellement une source de mutualisation de moyens et de montée en qualité.

Quels chantiers pour l’avenir ?

Si l’impact des consultations de prévention menées par les sages-femmes est déjà perceptible à l’échelle des territoires, leur déploiement reste toutefois tributaire de la capacité à :

  • Assurer un pilotage territorial agile, incitatif et évalué, en intégrant systématiquement les sages-femmes aux instances de suivi et de coordination.
  • Travailler la visibilité et l’attractivité du métier de sage-femme, notamment hors maternité, auprès des jeunes générations professionnelles.
  • Consolider les financements dédiés à la prévention locale, hors actes techniques, pour éviter l’essoufflement des équipes et des réseaux.
  • Mieux associer la société civile, les lycées, les associations de patientes dans la co-construction des consultations.

Le développement de nouveaux indicateurs territoriaux, couplés à des démarches d’évaluation qualitative impliquant les bénéficiaires elles-mêmes, permettra de mieux objectiver les avancées et les limites de ces dispositifs. C’est à cette condition que la prévention pourra durablement irriguer les territoires, avec et grâce aux sages-femmes.