Au cœur des territoires : le rôle structurant des infirmiers dans l’organisation des soins de premier recours

8 décembre 2025

Une présence massive, une implantation locale décisive

La France compte, en 2024, plus de 750 000 infirmiers en activité, dont près de 138 000 exercent en exercice libéral ou mixte. Leur répartition n’est pas uniforme, mais ils sont présents dans 94% des communes (source : DREES, 2023). Cette capillarité fait des infirmiers la profession de santé la plus disponible au niveau local après les médecins généralistes, devant les pharmaciens. Au sein des territoires, notamment dans les zones sous-denses, ils incarnent souvent le premier contact avec le système de soins, grâce à des interventions à domicile, dans des cabinets ruraux, ou via des structures pluriprofessionnelles.

  • Capillarité territoriale : quasiment aucune commune, même rurale, n’est dépourvue d’infirmier.
  • Souplesse d’intervention : cabinets de groupe, visites à domicile, interventions en centres de santé ou d’hébergement.
  • Expertise populationnelle : connaissance fine des patients, des familles, des contextes locaux.

Infirmiers et dynamique des soins de premier recours : coopérations et acteurs pivots

Depuis la loi HPST (2009) et les évolutions depuis Ma Santé 2022, la place de l’infirmier dans le premier recours s’est institutionnalisée. Sa complémentarité vis-à-vis du médecin généraliste et d’autres acteurs (pharmaciens, sages-femmes, aides-soignants) s’est affirmée. Les dispositifs de coordination et d'exercice coordonné (CPTS, MSP, centres de santé, équipes de soins primaires) intègrent pleinement les infirmiers à des logiques collectives.

  • Coordinateurs dans les CPTS : Les infirmiers représentent souvent (environ 25% des coordinations selon l’Assurance Maladie, 2022) la cheville ouvrière des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé, organisant parcours, prévention, réponses aux soins non programmés.
  • Fonction de référent : Depuis l’avenant 6 à la convention infirmière (2019), la fonction d’infirmier référent dans certains parcours (diabète, plaies chroniques, soins palliatifs) se développe.
  • Animation de réseaux : Nombre d’infirmiers animent ou impulsent des projets dans les réseaux de soins (gérontologie, cancérologie, addictions).

L’innovation dans la pratique : protocoles et missions élargies

Le développement des protocoles de coopération (article 51, Loi Bachelot modifié - puis Ma Santé 2022) a renforcé le rôle des infirmiers dans l’organisation territoriale des soins.

  • Délégations et transferts d’actes : Plus de 850 équipes ont mis en œuvre des protocoles locaux où l’infirmier va adapter, reconduire ou initier certains soins à la place du médecin en situation définie (ex : renouvellement d’ordonnance d’appareillage, suivi de l’AVC léger, ajustement de doses chez les patients diabétiques) [Ministère de la Santé].
  • Dépistage et prévention : Campagnes de vaccination, tests antigéniques, dépistage du cancer colorectal (programme DEPIST) sous pilotage infirmier dans plusieurs territoires pilotes.
  • Accompagnement des patients chroniques : Des plateformes territoriales d’éducation thérapeutique sont coordonnées ou co-animées par des infirmiers.

Contribution à l’accès et à la permanence des soins dans les territoires fragiles

L’apport des infirmiers à la réduction des inégalités d'accès est tangible :

  1. Interventions en zones “blanches” médicales : Dans certains territoires (ex : Creuse, Haute-Loire, Guyane), des consultations avancées sont co-pilotées ou directement assurées par des infirmiers en pratique avancée. Ils y assurent éducation thérapeutique, suivi, parfois orientation vers des structures plus spécialisées.
  2. Organisation des soins non programmés : Sur plusieurs territoires d’Île-de-France, des antennes de soins infirmiers accueillent les urgences mineures quand les cabinets médicaux sont fermés (soir, week-end).
  3. Soins à domicile structurés : Près de 3 millions de Français bénéficient chaque année de soins infirmiers à domicile (source : CNSA, 2023), pour des soins techniques, pansements complexes, chimiothérapies ou palliatifs.

Tableau : principaux apports des infirmiers à l’organisation territoriale

Sphère d’action Exemples locaux Impact organisationnel
Coordination CPTS rurale du Lot – animation parcours polypathologiques Fluidification de l’orientation et diminution des ruptures de soins
Pratique avancée Bouches-du-Rhône – suivi infirmier de patients diabétiques Désengorgement de la médecine générale, réponse rapide
Prévention Secteur scolaire Seine-Saint-Denis – dépistage tuberculose Réduction du retard à la prise en charge, information familles
Domicile La Réunion – soins palliatifs avancés Maintien à domicile, soutien des proches, limitation des hospitalisations

Implication dans la structuration et l’innovation organisationnelle

La contribution des infirmiers ne se limite pas à l’acte, mais relève de la construction même de l’organisation de l’offre de soins locale :

  • Moteurs dans les maisons de santé : Plus d’une MSP sur deux est co-fondée ou co-gérée avec, voire par, une équipe infirmière (source : Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé, 2022).
  • Contributeurs aux outils numériques : Déploiement de Dossier Médical Partagé, messagerie sécurisée de santé (MSSanté), outils de suivi à distance pilotés par les infirmiers dans le cadre de suivi de pansements complexes ou parcours post-chirurgie orthopédique.
  • Rôle pédagogique : Animation de formations interdisciplinaires dans 7 MSP sur 10 (Fédération Française des MSP), pour diffuser la culture du soin coordonné dès la prise de poste de nouveaux professionnels.

Les défis contemporains et horizons d’évolution

Plusieurs défis s’ouvrent pour renforcer et structurer davantage la place des infirmiers dans l’organisation territoriale des soins de premier recours :

  • Reconnaissance des compétences : La pratique avancée (IPA, déployée depuis 2018) reste dépendante de la prescription médicale sur de nombreux actes. Les marges d’autonomie sont en expansion, mais le cadre réglementaire évolue encore.
  • Répartition territoriale : Certaines zones sous-denses, malgré la grande présence infirmière globale, peinent à recruter de nouveaux professionnels, en raison de l’attractivité, de la pénibilité, mais aussi du vieillissement du corps infirmier.
  • Coopérations interprofessionnelles : Si plus de 90% des structures pluriprofessionnelles intègrent des infirmiers, la collaboration effective dépend encore trop de la culture locale et de la dynamique d’équipe.
  • Numérique et innovation : L’appropriation des outils numériques nécessite formation, accompagnement et temps dédié, éléments pas toujours intégrés à la rémunération.

Perspectives et dynamiques à suivre

Le rôle des infirmiers dans l’organisation territoriale continue de gagner en visibilité à mesure que les enjeux de santé de proximité et de permanence s’intensifient (vieillissement, pathologies chroniques, désertification médicale). L’émergence de dispositifs et structures innovantes, par exemple les “infirmiers coordinateurs de parcours” (démarrés dans les Projets territoriaux de santé mentale) ou les coopérations avec les collectivités locales (ex : équipes mobiles auprès des CCAS), ouvre de nouvelles perspectives.

Plus largement, la diffusion d’une gouvernance partagée du soin, où l’infirmier prend pleinement part à la réflexion, à l’expérimentation et à la gestion collective, devient un levier structurant pour l’équilibre et l’agilité des soins de premier recours sur les territoires. Observer ces expérimentations, souligner leurs apports et leurs limites, demeure essentiel pour mieux irriguer l’ensemble du système.

Pour approfondir ces points :

  • DREES, “Panorama de la profession infirmière en France”, 2023
  • Assurance Maladie, données CPTS 2022
  • Ministère de la Santé, Projets Article 51, 2023
  • Fédération Française des MSP, Les chiffres 2022
  • CNSA, Rapport sur les soins à domicile, 2023