Quel rôle jouent les infirmiers dans les parcours de soins coordonnés à l’échelle locale ?

17 décembre 2025

Des professionnels au cœur du virage ambulatoire

La transformation du système de santé en France s’appuie depuis plusieurs années sur un renforcement des soins de premier recours et sur la coordination pluri-professionnelle. Dans ce mouvement, les infirmiers occupent une position singulière, à la croisée du soin quotidien, de l’accompagnement, et du tissage de liens essentiels entre les usagers et les autres acteurs sanitaires et sociaux.

En 2023, la France comptait près de 738 000 infirmiers diplômés d’État, dont environ 128 000 exerçaient en libéral (DREES, Études et Résultats n°1250, 2024). Ils interviennent dans plus de 15 000 maisons et centres de santé, s’impliquent dans les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), et sont souvent au cœur de nouvelles coopérations impulsées localement.

De l’accompagnement individuel à la coordination de parcours

Des missions en évolution

Traditionnellement, l’infirmier était envisagé principalement comme un professionnel du soin technique. Cette représentation a profondément évolué, sous l’effet conjugué des pathologies chroniques, du vieillissement de la population, et du déficit médical dans certains territoires. Désormais, l’infirmier intervient à plusieurs niveaux dans le parcours de soins coordonné :

  • Aide à l’observance et à l’autonomie des patients chroniques (diabète, insuffisance cardiaque, polypathologies, etc.)
  • Éducation thérapeutique du patient (ETP) : programme de prévention, ateliers collectifs, entretiens individuels
  • Repérage précoce des fragilités : personnes âgées, situations de précarité, patients à risque
  • Lien avec les professionnels paramédicaux, sociaux, médico-sociaux
  • Participation active à la rédaction et au suivi des plans personnalisés de soins dans le cadre d’équipes de soins coordonnées autour du patient

D’après une enquête menée en 2023 auprès de 1 000 infirmiers libéraux (URPS Infirmiers Nouvelle-Aquitaine), les trois premiers motifs de contact avec le médecin traitant concernaient l’alerte sur une situation dégradée, l’ajustement d’un protocole, et la coordination d’une hospitalisation à domicile.

L’intégration des infirmiers dans les organisations territoriales

Une place renforcée dans les CPTS

Les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), qui couvrent désormais près de 80% de la population française (Source : CNAM, avril 2024), favorisent un décloisonnement entre professionnels, au bénéfice d’un meilleur suivi des patients complexes. Les infirmiers représentent en moyenne 25% des effectifs impliqués dans les collèges de professionnels de ces structures (Fédération des CPTS, rapport 2023).

  • Construction de parcours pluriprofessionnels : réunions de concertation, analyse partagée des situations
  • Co-déconstruction des "ruptures" de parcours : passages ville-hôpital, sorties de SSR, fins de vie à domicile
  • Actions de prévention commune (vaccination grippe/COVID, repérage précarité, santé mentale)

Les infirmiers référents dans les nouveaux dispositifs

Dans certains territoires expérimentateurs, la fonction d’infirmier référent ou coordinateur de parcours a émergé : il s’agit d’un infirmier identifié, interlocuteur privilégié pour le patient, ses aidants et les partenaires. En 2024, on comptait près de 480 postes d’infirmiers coordinateurs dans le champ de la PTA (Plateforme Territoriale d’Appui) selon le rapport de l’ANAP. Ce professionnel gère l’orientation, assure le suivi du dossier de coordination et alimente le partage d’information entre intervenants, tout en restant au contact du soin au domicile.

Coopérations interprofessionnelles : quelles dynamiques concrètes ?

De multiples initiatives témoignent d’une volonté d’aller plus loin dans le partage des compétences et la fluidification des parcours, à l’image de :

  • Protocoles de coopération (Article 51) : par exemple, l’hospitalisation à domicile du patient âgé directement pilotée par l’infirmier sur décision médicale coordonnée (voir Ministère de la Santé / Article 51 des LFSS).
  • Délégations d’actes, notamment autour du suivi des plaies, de l’éducation à l’insuline, ou de la prise en charge des soins palliatifs à domicile.
  • Expérimentations d’équipes de soins coordonnées autour du patient (ESCAP) : dispositif subventionné pour structurer des équipes pluridisciplinaires autour de patients complexes en ville (CPAM 92, dispositif ESCAP 2023-2024).

Ces innovations montrent l’adaptation des métiers, avec à la clé un impact mesuré sur la limitation des hospitalisations évitables et un renforcement du maintien à domicile. Selon l’Assurance Maladie, le développement des équipes coordonnées a permis en 2022 une baisse de 12% des passages non programmés aux urgences chez les personnes suivies par une équipe ville-hôpital incluant au moins un infirmier de coordination.

Obstacles et leviers à la coordination

Freins identifiés Leviers recensés
  • Temps administratif non valorisé
  • Inégalités territoriales d’accès au numérique en santé
  • Difficultés de partage de l’information entre intervenants
  • Reconnaissance institutionnelle incomplète des fonctions de coordination
  • Complexité du financement des expérimentations locales
  • Déploiement de l’avenant 6 de la convention infirmière (valorisation de la coordination)
  • Disponibilité croissante de messageries sécurisées et outils de partage de dossier patient (MS Santé, DMP, etc.)
  • Formations continues orientées "coordination"
  • Appui des structures de soutien type PTA, DAC, réseaux territoriaux
  • Dynamique des CPTS pour l’identification de référents coordonnateurs

La coordination effective exige aujourd’hui du temps, des outils fiables, et un engagement collectif, mais également des ajustements du cadre réglementaire et une innovation managériale soutenue localement.

Une fonction d’interface auprès des publics fragiles

L’efficacité du parcours coordonné repose en grande partie sur la précocité du repérage des situations à risque, la capacité à réagir vite aux décompensations, et à activer le réseau le plus adéquat. Les infirmiers, par leur présence au domicile, sont souvent les premiers observateurs des signaux faibles :

  • Dénutrition, risque de chute, isolement social
  • Rupture de traitement ou signes de souffrance psychique
  • Dégradation du logement, difficultés administratives, apparition d’un trouble cognitif

Selon la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie (2023), 64% des signalements précoces auprès des coordination gérontologiques proviennent d’un professionnel infirmier travaillant à domicile.

Le repérage n’est pas qu’un acte clinique, il ouvre sur la mobilisation de dispositifs adaptés : soins à domicile renforcés, recours à l’ergothérapeute, demande d’aide sociale, inclusion dans un parcours MSP ou CPTS, sollicitation d’une équipe mobile spécialisée.

Usages numériques : accélérateurs mais aussi défis pour la coordination

Avec l’essor du numérique en santé, les infirmiers sont appelés à jouer un rôle d’animateur dans le partage d’informations (Dossier Médical Partagé, messageries sécurisées, logiciels métiers interopérables, outils de télésuivi). En 2023, 56% des infirmiers déclaraient utiliser au moins deux outils numériques dans leur pratique quotidienne (Enquête Santé Numérique, 2023, MedNum).

  • Accès direct aux ordonnances, plans de soins, comptes rendus hospitaliers
  • Utilisation de la télémédecine pour le suivi des plaies, des pansements complexes, des examens standards
  • Organisation d’entretiens de coordination à distance avec l’ensemble de l’équipe de soins

Toutefois, ces avancées techniques ne règlent pas tous les problèmes : fractures numériques persistantes sur certains territoires, complexité d’usage des plateformes, nécessité de différencier partage d’informations pertinentes et respect de la confidentialité.

Valoriser l’expertise de proximité et l’innovation collective

L’articulation de parcours coordonnés, où l’infirmier est un pilier, s’appuie sur des innovations souvent issues de la pratique de terrain. Quelques exemples inspirants :

  • Maison de santé de Pontgibaud (Puy-de-Dôme) : mise en place d’une cellule de coordination pilotée par une infirmière, permettant la détection et l’orientation rapide des patients « passables oubliés » (personnes âgées isolées, jeunes en rupture).
  • CPTS Annecy : création d’un « pool » d’infirmiers pivots pour la coordination des sorties d’hospitalisation à domicile, en lien avec les médecins, kinésithérapeutes et assistants sociaux.
  • Pilotage d’un PAS (Parcours d’Accompagnement Santé) par les infirmiers dans des quartiers prioritaires de Bordeaux, pour repérer, orienter et accompagner les publics vulnérables, en lien avec la santé scolaire et les structures sociales.

Perspectives : vers un élargissement du champ d’intervention

L’enjeu pour les prochaines années est d’aller vers une reconnaissance accrue de la compétence de coordination, une formalisation des missions spécifiques liées à la santé de proximité, et une plus grande implication des infirmiers dans la gouvernance locale des parcours territorialisés.

La contractualisation au sein des CPTS et des dispositifs Article 51, l’intégration des infirmiers dans les équipes mobiles de prévention, ou encore l’émergence de protocoles de responsabilité populationnelle offrent des pistes concrètes. Sur le terrain, l’innovation ne manque pas : elle démontre que le rôle des infirmiers dans la coordination ne relève pas de l’exception, mais qu’il est désormais constitutif d’une offre de soins adaptée aux enjeux locaux.

La dynamique collective des infirmiers, couplée à leur expertise quotidienne auprès des patients, constitue aujourd’hui un levier majeur pour relever les défis du virage ambulatoire et répondre aux besoins croissants de coordination sur les territoires.