Kiné et coordination territoriale : quelles coopérations dans les soins de premier recours ?

31 janvier 2026

Les kinésithérapeutes, acteurs-clés du virage ambulatoire

Depuis une décennie, le paysage des soins de premier recours évolue rapidement, sous l’effet du vieillissement de la population, de la prévalence accrue des maladies chroniques et des tensions sur la démographie médicale. Dans ce contexte, la place des masseurs-kinésithérapeutes (MK) s’affirme : avec plus de 98 000 professionnels en exercice en 2023 (DREES, Panorama des professionnels de santé), ils constituent le deuxième corps de professionnels paramédicaux en France.

Les kinésithérapeutes sont traditionnellement identifiés à leur plateau technique individuel, mais leur activité s’est largement diversifiée : prévention de la perte d’autonomie, suivi des pathologies chroniques, éducation thérapeutique, soins à domicile, prise en charge de la douleur – leur champ d’intervention a épousé les nouveaux contours du parcours de soins. Ce faisant, leur rôle auprès des structures de coordination territoriale s’est élargi et redéfini.

Qu’entend-on par structures de coordination territoriale ?

La notion recouvre différents dispositifs destinés à faciliter l’articulation des professionnels de santé, sociaux et médico-sociaux autour du patient. Parmi les structures les plus répandues dans les soins de premier recours, on retrouve :

  • Les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) : regroupements pluridisciplinaires d’acteurs de santé d’un territoire donné, organisés pour améliorer la prise en charge coordonnée.
  • Les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP) : structures d’exercice coordonné réunissant plusieurs professionnels de santé dans un même lieu, autour d’un projet de santé partagé.
  • Les dispositifs d’appui à la coordination (DAC) : structures ressources visant à apporter un soutien à la coordination des parcours complexes, particulièrement pour les publics vulnérables.
  • Les équipes de soins primaires (ESP) : formes souples d’organisation, centrées sur la coordination interprofessionnelle sans dimension juridique propre.

Selon une étude menée par l’Agence Nationale d’Appui à la Performance (ANAP), près de 50 % des kinésithérapeutes intervenant en soins primaires participaient en 2022 à une forme structurée de coordination territoriale (ANAP, 2023).

Modes de collaboration entre kinésithérapeutes et structures de coordination

1. Co-construction des projets territoriaux de santé

De nombreuses structures, en particulier les CPTS et MSP, intègrent les kinés dès la phase de diagnostic territorial et l’élaboration du projet de santé local. Leur connaissance du terrain, leur lien étroit avec les patients dépendants ou chroniques et leur expertise dans le suivi à domicile sont des atouts précieux pour repérer les besoins non couverts ou adapter l’offre à l’évolution du territoire.

À titre d’illustration, sur la CPTS « Brière Presqu’île » (Loire-Atlantique), des kinés volontaires ont participé à la conception d’une expérimentation de prévention des chutes à domicile, en lien avec les infirmiers et les ergothérapeutes. Ce type d’implication permet aussi de repérer les situations à risque d’isolement ou de rupture dans les parcours de soins.

2. Communication et partage d’information structurée

Les outils numériques sont un support indispensable de la coordination. Depuis l’accélération du déploiement des messageries sécurisées de santé, les kinés sont intégrés dans le partage d’informations cliniques, l’échange autour de plans personnalisés, ou la préparation de réunions de concertation pluridisciplinaire.

  • L’application « MonSisra » en Auvergne-Rhône-Alpes permet par exemple aux kinés concernés d’accéder au dossier de coordination d’un patient en retour d’hospitalisation, facilitant ainsi l’anticipation des soins à domicile.
  • Dans certaines CPTS, un référent kinésithérapeute peut être sollicité par d’autres praticiens pour discuter d’une situation complexe ou orienter un patient vers une prise en charge spécifique (notamment en cancérologie, soins palliatifs ou affections neurologiques).

3. Actions collectives de prévention et d’éducation à la santé

La collaboration kiné-coordination territoriale s’exprime aussi par le montage d’actions collectives : ateliers d’équilibre, séances d’activité physique adaptée, interventions dans les écoles ou les EHPAD, campagnes de sensibilisation aux troubles musculo-squelettiques… Les structures coordinatrices identifient les besoins prioritaires, mobilisent les professionnels, assurent le lien avec les partenaires institutionnels et pilotent l’évaluation.

Par exemple, la MSP de Segré (Maine-et-Loire) organise chaque année un cycle de prévention des chutes auprès des seniors, associant systématiquement des kinés à la conception et l’animation des séances. La dimension territoriale permet d’essaimer ce type d’initiative à plus grande échelle.

4. Appui à la gestion des parcours complexes

Les DAC (anciens dispositifs MAIA), mais aussi les CPTS, sollicitent les kinés dans la coconstruction des plans de soins pour des patients cumulatifs (polypathologies, retour à domicile complexe, dépendance). Leur présence en tant que membres à part entière des concertations pluridisciplinaires favorise une meilleure anticipation des ruptures de parcours et une continuité du suivi rééducatif, particulièrement entre ville et hôpital.

Selon une enquête du Collège de la Médecine Générale menée en 2022, 78 % des généralistes affirment avoir identifié des bénéfices majeurs à l’intégration d’un kinésithérapeute référent en coordination (CMG, 2022).

5. Participation à l’innovation organisationnelle

La structuration des soins de premier recours s’accompagne d’expérimentations organisationnelles : consultations avancées, télé-expertise, délégation de tâches (par exemple, réalisation de bilans par le kiné pour faciliter l’accès aux soins suite à un accident vasculaire cérébral), interventions à domicile coordonnées avec les infirmiers et les services d’aide.

Expérimentation Objectif Structure pilote
Bilan initial kiné en accès direct Réduire les délais d’évaluation pour les troubles de la mobilité CPTS du Grand Angoulême
Parcours « Préhabilitation » pré-opératoire Optimiser la préparation des patients à la chirurgie (cancer, orthopédie) Pilotage par DAC Nouvelle-Aquitaine
Actes de télérééducation coordonnés Maintenir le suivi à distance en période de crise sanitaire et en zones sous dotées MSP rurales du Cher

Ces projets, souvent soutenus par les ARS (Agences Régionales de Santé), s’appuient sur l’ancrage territorial des kinés et la mutualisation des compétences au sein des réseaux de coordination.

Obstacles et leviers : ce qui façonne la dynamique de coopération

Les freins identifiés

  • Temps et rémunération : la participation aux réunions, la coordination des actions ou encore le temps consacré à la communication interprofessionnelle sont difficilement valorisés dans l’exercice libéral classique.
  • Dispersion géographique : l’implantation des professionnels sur de larges secteurs ruraux rend plus complexe la mutualisation des ressources et l’organisation d’actions collectives.
  • Hétérogénéité des pratiques : selon les territoires, l’appétence pour la dynamique collective et la culture de la coordination varient, impactant la capacité des structures à mobiliser les kinés sur la durée.

Des avancées sont cependant notables : les avenants conventionnels récents ont introduit des forfaits de coordination pour les kinés en MSP et ont expérimenté des modèles d’indemnisation pour participation à la vie des CPTS (Assurance Maladie, 2022).

Les facteurs de réussite

  • Reconnaissance explicite du rôle du kiné dans le projet de santé territorial : là où la coordination n’est pas perçue comme la prérogative exclusive du médecin généraliste, les synergies sont bien plus fortes.
  • Appui sur des outils opérationnels communs : messageries sécurisées, annuaires partagés, plateformes de concertation sont des leviers indispensables pour dépasser les cloisonnements.
  • Implication dans la gouvernance : désignation de référents kinés au sein des organes décisionnels des CPTS, groupes projets thématiques ou commissions de parcours spécifiques (gériatrie, pédiatrie, douleur…).

Selon une étude réalisée par la FFMKR (Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes Rééducateurs) en 2023, la participation à une structure coordonnatrice majore de 35 % la satisfaction déclarée des kinés dans leur exercice professionnel (FFMKR, Rapport 2023).

Quels bénéfices pour les territoires et les patients ?

  • Meilleure fluidité des parcours : la coordination territoriale permet d’anticiper les ruptures de parcours et d’optimiser l’offre rééducative, particulièrement dans les situations complexes.
  • Plus grande équité d’accès : en zones sous-dotées, la mutualisation des interventions des kinés, couplée à des actions de sensibilisation, limite les renoncements aux soins.
  • Démultiplication des actions de prévention : la plupart des programmes de prévention dans le champ de la perte d’autonomie, des TMS ou de l’activité physique adaptée intègrent aujourd’hui systématiquement un volet kinésithérapie.
  • Attractivité accrue de l’exercice en équipe : la dynamique de coordination favorise l’installation de jeunes diplômés et la fidélisation des praticiens dans les territoires fragiles. La FFMKR note une hausse de 20 % des demandes d’installation en exercice coordonné depuis 2018.

Perspectives : vers des modèles encore plus intégrés ?

L’intégration pleine et entière des kinésithérapeutes dans les dispositifs de coordination territoriale est encore perfectible. La généralisation du partage de données dans le DMP (Dossier Médical Partagé), la montée en puissance de la télérééducation, le renforcement des incitations conventionnelles et la création de véritables référents kinés de territoire sont autant de pistes à explorer.

Plus globalement, leur participation interroge la structuration future des équipes de soins primaires : avec l’évolution des besoins de santé, la mobilisation des kinés dans les projets territoriaux apparaît comme une composante incontournable des réponses collectives à apporter aux défis du vieillissement, de la chronicité et de l’équité d’accès.

Sources : DREES, ANAP, Collège de la Médecine Générale, FFMKR, Assurance Maladie, ARS Nouvelle-Aquitaine, Documentation Française.