Quand le numérique dessine un nouveau paysage pour les soins de proximité

8 août 2025

Numérique et parcours de soins : quelles réalités locales ?

Depuis la crise sanitaire, on observe un tournant dans les usages numériques en santé. Selon le Baromètre santé 2023 de l’Agence du Numérique en Santé, 81% des professionnels de santé en ville utilisent désormais un outil numérique pour communiquer, prescrire, ou échanger autour des dossiers patients ((Baromètre santé numérique, ANS, 2023)). Cette massification de l’usage transforme profondément le parcours de soins de premier recours, à plusieurs niveaux.

Fluidifier la prise en charge dès le premier contact

L’accès au premier recours s’est longtemps heurté à des délais de rendez-vous ou à la difficulté pour le patient de s’orienter. Désormais, la prise de rendez-vous en ligne permet de mieux répartir la demande : selon Doctolib, 45% des patients qui prennent un rendez-vous via la plateforme trouvent un créneau sous 48 heures. Des solutions territorialisées comme « Ma santé près de chez moi » (déployée dans plusieurs départements) proposent localement la programmation des rendez-vous chez divers professionnels (généralistes, spécialistes, sage-femmes), soulageant les secrétariats et améliorant la capillarité de l’offre.

Améliorer l’accès à l’information et l’orientation

Les plateformes orientées patients (Santé.fr, MesConseilsCovid, MonPsy) et les sites locaux d’information jouent un rôle croissant dans l’autonomie des usagers pour s’orienter vers les bonnes ressources, qu’il s’agisse de soins non programmés, de maisons de santé ou de dispositifs d’astreinte. Un exemple : dans l’Aveyron, le site santéaveyron.fr recense en temps réel les horaires d’ouverture des cabinets et officines du territoire, et a enregistré plus de 38 000 visites sur un an en 2023.

Dossier médical partagé et échanges de données sécurisés : pivots de la coordination

Le Dossier Médical Partagé (DMP), relancé en 2021, constitue aujourd’hui le socle de l’échange sécurisé d’information entre professionnels de ville, établissements, et patients. Près de 10 millions de DMP étaient ouverts début 2024 selon l’Assurance Maladie ((Assurance Maladie, chiffres 2024)). Pour les CPTS (Communautés Professionnelles Territoriales de Santé), la messagerie sécurisée MSSanté permet d’acter l’orientation ou le suivi interprofessionnel, en limitant l’usage du téléphone ou du fax, longtemps incontournables.

  • Dossier médical partagé : fluidifie la transmission de comptes rendus, antécédents, résultats de biologie dans le strict respect du secret médical.
  • Messageries sécurisées : facilitent la coordination ville-hôpital et la gestion des patients complexes ou en situation chronique (EHPAD, soins palliatifs, gériatrie au domicile).

Dans le Tarn, la plateforme territoriale « Tarn Santé » propose aux acteurs de premier recours un accès simple à l’historique DMP, outre des outils collaboratifs prenant en compte la réalité de l’exercice coordonné, notamment grâce à ses 800 utilisateurs réguliers (source : GRADeS Occitanie).

Téléconsultation et télé-expertise : outils désormais ancrés

La téléconsultation, expérimentée localement dès 2018, s’est imposée pendant la pandémie. D’après la DREES, en mars 2020, le nombre de téléconsultations remboursées est passé de 40 000 en février à 5,5 millions en avril ((DREES, Analyses et Synthèses, 2021)). Si cette pratique s’est stabilisée, elle représente aujourd’hui entre 2 et 3% des actes annuels en soins de ville, avec des pics plus élevés en zones sous-denses.

  • Déploiement en zones rurales : La Haute-Vienne a équipé 11 Maisons de Santé en cabines de téléconsultation ; 60% des patients venus y consulter n’avaient pas de médecin traitant disponible dans leur commune (données ARS Nouvelle-Aquitaine, 2023).
  • Télé-expertise : utilisée notamment en dermatologie, cardiologie, et gériatrie, avec un gain de délai moyen de 8 à 12 jours pour un avis spécialisé par rapport à l’orientation classique (CNAM, chiffres 2023).

Le numérique offre une réponse pragmatique aux tensions d’accès : selon la même source, dans certaines CPTS de l’Allier, la télé-expertise permet d’éviter 30% des orientations superflues vers l’hôpital, tout en sécurisant le parcours en ville.

Coopérations numériques interprofessionnelles : la dynamique des CPTS et MSP

L’enjeu n’est plus seulement d’installer des outils, mais de soutenir des organisations qui favorisent l’expertise partagée. Les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) et les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP) sont parmi les premiers moteurs de cette appropriation.

Des outils partagés pour la coordination

  • Agenda partagé : Certaines MSP, comme celle de Millau, utilisent un agenda digital interprofessionnel permettant médecins, infirmiers, pharmaciens ou assistants sociaux de voir la planification des prises en charge, en tenant compte des astreintes et congés.
  • Protocoles numériques : Mise au point de protocoles pluriprofessionnels numérisés pour le suivi du diabète, l’éducation thérapeutique, ou la prise en charge des pathologies respiratoires ; accès commun via le Dossier Patient Informatisé (DPI).
  • Signaux faibles : Exemples d’alertes automatisées mises en place pour repérer la perte d’autonomie (baisse du passage à l’officine, augmentation appels médicaux, etc), puis intervenir collectivement.

Une étude menée en Bretagne en 2023 a montré que 74% des MSP équipées d’un dossier partagé perçoivent une amélioration de la coordination et une réduction des pertes de chance pour les patients (URPS Médecins Bretagne).

Gestion populationnelle et pilotage territorial

Le Système d’Information de Coordination (SIC) permet aux CPTS de piloter les programmes de prévention et d’organisation des soins non programmés à l’échelle locale. L’outil permet de cartographier, anonymement, les besoins et les parcours, d’assurer le suivi d’actions collectives, et d’adapter l’offre. Dans la région Grand-Est, l’usage du SIC a permis d’augmenter la gestion des demandes d’avis en soins non programmés de 18 % en un an (Source : GRADeS Grand Est).

Ouverture et inclusivité : des défis persistants

La démocratisation du numérique soulève néanmoins des problématiques majeures : fracture numérique (13 millions de Français peu à l’aise avec le digital selon l’INSEE, 2022), difficultés d’accès pour les publics vulnérables, enjeux de consentement et de sécurité des données. Les acteurs locaux répondent par une intensification des offres d’accompagnement :

  • Formations aux outils numériques pour patients âgés, notamment via les « médiateurs santé numérique » déployés dans 1 500 structures en 2023 (France Services).
  • Cabines ou espaces de téléconsultation accompagnée dans les pharmacies rurales : 4 400 cabines installées fin 2023 selon le JDN, emploient très souvent des agents de médiation pour aider à la prise en main.
  • Plateformes multilingues et accessibilité renforcée (contraste, lecture audio) : Santé.fr diffuse ses conseils dans sept langues et en version FALC (Facile à Lire et à Comprendre).

Enfin, la question de la sobriété numérique et de l’interopérabilité reste vive : l’empilement d’outils divers peut nuire à la clarté des parcours pour professionnels et patients. C’est l’un des axes forts du Ségur du numérique, qui fixe l’objectif de 100% d’outils interopérables à horizon 2025 (Ministère de la Santé).

Perspectives : le numérique, catalyseur d’innovation locale

Les avancées observées valident l’idée que le numérique, loin de déconnecter la santé des réalités locales, permet au contraire de s’y adapter avec finesse. Les expérimentations fleurissent : recours à l’intelligence artificielle pour dépister le risque de maladies chroniques (Indre-et-Loire, pilotage URPS), gamification de la prévention (Occitanie), plateformes locales pour l’accès à la PDSA (permanence des soins ambulatoires). L’essor du numérique en santé est indissociable de la montée des coopérations territoriales et de la diversité des contextes.

Le numérique n’est pas la solution à tous les maux, mais il révèle – quand il est bien pensé et abouti collectivement – l’agilité des territoires. Les retours de terrain soulignent l’importance de l’accompagnement et de la coconstruction pour que ces outils servent pleinement le parcours de soins de premier recours et renforcent la pertinence de la santé locale.