L’envers du parcours : comprendre et dépasser les obstacles du premier recours en santé territoriale

12 août 2025

Des réalités locales qui compliquent l’accès aux soins

Un nombre croissant de travaux (IRDES, DREES) le confirme : la France connaît de profondes disparités d’accès aux soins de premier recours, notamment en médecine générale, soins infirmiers et kinésithérapie. Si, à l’échelle nationale, la densité médicale semble suffisante (3,3 médecins généralistes pour 1 000 habitants selon la DREES 2023), elle masque des écarts majeurs :

  • Certains territoires ruraux, périurbains, ou quartiers prioritaires cumulent les difficultés d’accès, avec parfois moins de 1 médecin pour 2 000 habitants. Des régions comme la Creuse, l’Eure ou la Seine-Saint-Denis en font l’illustration.
  • Selon l’Atlas 2022 de la démographie médicale du Conseil National de l’Ordre des Médecins, 7 millions de Français vivent dans un territoire classé « sous-dense » pour l’accès aux soins de premier recours.

Ce phénomène de « désertification médicale » ne se limite pas aux médecins : accès aux dentistes, sages-femmes ou psychologues suit la même tendance. Motif principal évoqué lors des enquêtes (DREES 2022) : délai d’obtention de rendez-vous jugé trop long (pour 31 % des répondants), trajet jugé excessif (19 %), ou absence totale d’offre au sein de la commune (16 %).

Des parcours fragmentés : la coordination à l’épreuve du quotidien

Au-delà de l’accès, c’est bien la question de la fluidité entre les différents acteurs du soin qui se pose. Le « parcours de soins » ne se limite pas à l’entrée chez un professionnel, mais suppose de naviguer dans un système où chaque étape – prise en charge, orientation, suivi – peut se heurter à des ruptures.

  • Faible partage d’information : La dernière enquête CNOM 2022 signale que plus de 60 % des médecins de ville regrettent un manque de retours de leurs confrères spécialistes après orientation, ralentissant la continuité du suivi.
  • Coordination limitée avec le médico-social : Selon le rapport IGAS 2023, moins d’un quart des patients âgés polypathologiques ont un « plan personnalisé de soins » partagé entre professionnels – aggravant le risque de redondances ou d’oublis.
  • Place fragile de la prévention : L’offre de prévention (éducation thérapeutique, dépistage, ateliers santé) reste inégalement intégrée aux parcours. Près de 70% des médecins généralistes déclarent manquer de leviers pour orienter efficacement vers ces dispositifs (Baromètre Pratiques 2023 de la HAS).

Ces difficultés sont amplifiées par une interopérabilité faible des systèmes informatiques : la multiplication des logiciels métiers, mal connectés entre eux, limite la possibilité d’un vrai dossier commun, outil pourtant central pour une coordination efficace.

Des freins structurels et organisationnels persistants

De nombreuses études (notamment de l’IRDES) soulignent l’impact de contraintes structurelles sur le parcours de soins. Certaines relèvent de la démographie médicale, d’autres de l’organisation interne des structures.

  • Pénurie et vieillissement des professionnels : L’âge moyen des généralistes progresse : il dépasse 51 ans en 2023 (Atlas CNOM). Conséquence : fermetures de cabinets à la retraite non compensées, surcharge des praticiens en place, moindre appétence chez les jeunes pour l’exercice isolé.
  • Attractivité territoriale : Les territoires ruraux et certains quartiers populaires peinent à attirer de nouveaux professionnels. Au manque d’offre de soins s’ajoutent l’éloignement des établissements de formation, un cadre de vie perçu comme moins attractif ou encore la pénurie de logements adaptés pour l’installation.
  • Marge de manœuvre limitée des organisations : Les différences d’autonomie entre maisons de santé, équipes de soins primaires, CPTS, sont importantes selon le territoire. Difficultés de financement, lourdeurs administratives, ou manque de temps pour la coordination, réduisent la capacité d’agir localement.

Rôles et limites des dispositifs actuels

La multiplication des structures de coordination (CPTS, MSP, équipes de soins coordonnés) est souvent présentée comme un levier. Plusieurs rapports en dressent un bilan nuancé :

  • En 2023, la Fédération des CPTS recensait plus de 700 communautés en fonctionnement. Pourtant, selon la DREES, seuls 42 % des professionnels de santé de premier recours déclarent connaître leurs CPTS, et 16 % y être impliqués – un taux encore faible.
  • Les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) apportent des réponses concrètes, mais sont souvent concentrées dans des territoires urbains ou périurbains dynamiques, laissant de côté les zones les plus en tension.

Inégalités sociales et déterminants territoriaux : un effet ciseaux

Les obstacles relevés dans le parcours de soins de premier recours se conjuguent et s’aggravent lorsqu’ils croisent :

  • Inégalités sociales : Selon l’Observatoire des inégalités, la moitié des renoncements aux soins concerne les personnes dont les revenus sont inférieurs au seuil médian. Le coût d’une consultation, le reste à charge, mais aussi la difficulté à obtenir un rendez-vous sur un créneau compatible avec une activité précaire, sont cités comme principaux facteurs de renoncement.
  • Facteurs culturels et linguistiques : L’Assurance Maladie observe que la barrière de la langue ou une méconnaissance du système de santé freinent significativement l’accès à l’offre pour certains publics (populations immigrées récentes, personnes âgées isolées).
  • Mobilité réduite : Selon l’INSEE, 22 % des habitants des zones rurales n'ont pas de véhicule personnel, compliquant lourdement l'accès aux soins quand les solutions de transport public sont absentes ou insuffisantes.

Ce que montrent les expérimentations locales

Si chaque territoire fait face à ses propres freins, nombre d’initiatives inspirantes apportent des réponses, parfois modestes, souvent décisives pour les habitants. Quelques exemples concrets :

  • La téléconsultation encadrée en pharmacies rurales : Dans la Creuse ou le Lot-et-Garonne, la mise en place de téléconsultations soutenues par des pharmaciens a permis de réduire de 30 % le délai moyen d’accès à un avis médical (selon l’ARS Nouvelle-Aquitaine, 2022).
  • Les binômes infirmier/assistant médical au sein de MSP : En Bretagne, ces binômes fluidifient la prise en charge des patients chroniques et libèrent du temps médical, comme le montre le suivi du dispositif PRADO.
  • Des CPTS mobilisées pour la prévention et l’accès social : À Saint-Étienne, la CPTS locale organise des ateliers “santé migrant” associant interprètes et médiateurs. Résultat : hausse de 45 % de l’accès effectif à un dépistage dans le public cible (chiffres CPAM Loire, 2023).

Toutefois, la généralisation reste difficile, et l’impact s’amenuise sans un accompagnement politique, organisationnel et financier adapté.

Pistes de réflexion et éléments pour dépasser les blocages

Plusieurs chantiers émergent pour dépasser les freins observés :

  1. Renforcer la coordination primaire-seconde ligne : Des outils interopérables de partage d’informations (dossier médical partagé enrichi, plateformes interprofessionnelles) s’avèrent essentiels.
  2. Soutenir les temps de concertation pluriprofessionnelle : Allouer un temps rémunéré dédié à la coordination (réunions de concertation, échanges sur cas complexes), facteur clé pour la qualité du parcours.
  3. Développer des réponses mobiles et de proximité : Centres itinérants, téléconsultations accompagnées, cabines de télémédecine installées dans des lieux de vie (mairies, commerces, etc.).
  4. Renforcer la formation “par les pairs” sur l’organisation territoriale : Favoriser les échanges de pratiques et le compagnonnage entre professionnels de territoires distincts.
  5. Impliquer les habitants et usagers dans la construction des parcours : Groupes de parole, questionnaires participatifs, diagnostics partagés pour mieux ajuster l’offre aux besoins.

Au-delà des mesures techniques, le changement de culture – passer d’une approche individuelle du soin à une logique de « communauté professionnelle » ancrée localement – reste la clef. Les initiatives en ce sens, même modestes, dessinent une transformation possible du système de santé par le bas, en partant des territoires.

Vers une santé territoriale repensée : apprendre des obstacles pour renforcer les dynamiques

L’analyse des obstacles rencontrés tout au long du parcours de soins de premier recours invite à dépasser le simple constat de difficultés. À l’échelle locale, chaque frein rencontré – qu’il soit d’ordre organisationnel, social, géographique ou culturel – appelle une vigilance accrue, une capacité d’adaptation concrète. Ce sont dans les marges de manœuvre du quotidien, et dans la circulation des expérimentations locales, que se construisent pas à pas des réponses adaptées : plus inclusives, plus efficientes et davantage centrées sur les besoins réels des habitants.

En documentant ces dynamiques, on perçoit que ce sont souvent les petites innovations, les ajustements contextuels et les alliances imprévues qui portent les changements les plus durables, ouvrant la voie à une santé de proximité renouvelée.

Sources :

  • DREES, « L’accès aux soins de premier recours en France », 2023
  • IRDES, « Parcours de soins et coordination », 2022-2023
  • Atlas de la démographie médicale, CNOM, 2023
  • Fédération des CPTS, rapport d’activité 2023
  • CPAM Loire – rapports 2023
  • HAS, Baromètre Pratiques 2023
  • Observatoire des inégalités
  • INSEE
  • IGAS, Evaluation de la coordination des parcours, 2023