Rôle et place croissante des pédicures-podologues dans les soins de proximité

18 mars 2026

Une profession en mutation face aux défis des territoires

Le paysage des soins de premier recours en France évolue rapidement, portée par la nécessité de répondre à des enjeux de santé publique prégnants : vieillissement de la population, polypathologies chroniques, besoins croissants d’accès aux soins de proximité. Dans cette dynamique, la contribution des pédicures-podologues, longtemps restée en marge des débats sur l’organisation territoriale de la santé, se révèle déterminante.

Spécialistes du pied et du membre inférieur, les pédicures-podologues exercent une profession réglementée et paramédicale. En 2021, leur densité nationale atteignait 14,7 professionnels pour 100 000 habitants (source : DREES, juin 2022), une donnée qui cache cependant de fortes disparités territoriales, avec des zones rurales ou périurbaines parfois très peu dotées.

Ce constat conduit à s’interroger : quel est le rôle concret de ces professionnels dans la première ligne de soins ? Quels sont les leviers et limites de leur engagement auprès des populations locales ?

Du cabinet à l’équipe pluriprofessionnelle : missions et champs d’action

Un champ d’intervention centré sur le pied… aux multiples implications

  • Prévention et éducation à la santé : sensibilisation aux gestes quotidiens d’hygiène et de prévention des plaies, conseil en chaussage adapté, repérage des signes d’alerte de dégradation du pied, notamment chez les personnes âgées ou diabétiques.
  • Prise en charge des pathologies chroniques : le suivi régulier des patients diabétiques constitue en France un enjeu majeur, alors que les amputations de membres inférieurs liées au diabète restent fréquentes (environ 8 000 par an, source : Santé Publique France, 2022).
  • Participation au maintien de l’autonomie : conseils de prévention des chutes, accompagnement des troubles de la marche, adaptation de l’appareillage podologique (orthèses plantaires).

Historiquement cantonnée à l’exercice libéral en cabinet, l’activité des pédicures-podologues s’étend désormais à d’autres contextes : interventions en EHPAD, consultations dans des maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), actions de prévention en milieu scolaire ou sportif.

Statut et compétences réglementaires

  • Le pédicure-podologue diagnostique, prescrit et réalise les soins nécessaires à la santé du pied, en toute autonomie pour les actes relevant de sa compétence.
  • Capacité à prescrire certains dispositifs médicaux et produits de santé, intégrée dans leur décret de compétences (arrêté du 23 juillet 2021).
  • Collaboration possible avec les médecins, infirmiers, kinésithérapeutes pour la prise en charge globale, facilitée par la structuration en CPTS, MSP et réseaux de santé.

Des coopérations consolidées sur le terrain

Exemples de terrain : collaboration et organisation des parcours

  • Maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) : dans plus d’une MSP sur deux, les soins de pédicurie-podologie sont proposés sur place (source : Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé, 2023), favorisant une coordination efficiente autour du patient.
  • CPTS et dispositifs intégrés : dans la région Grand Est, la CPTS de Saint-Dizier a intégré un axe spécifique pour la prévention du pied diabétique, avec des séances de consultation régulières pour les patients à risque, adossées à un protocole partagé avec les médecins généralistes et infirmiers.
  • Actions en Ehpad : dans plusieurs départements (exemple : Loire-Atlantique, projet « Prendre soin de ses pieds »), les consultations régulières en Ehpad ont permis une chute de 18 % de la prévalence des plaies chroniques chez les résidents suivis pendant plus de 12 mois (source : ARS Pays de la Loire, 2022).
  • Parcours de soins coordonnés : participation à la filière de prise en charge du pied diabétique sur les territoires : codécision de soins avec les diabétologues, synthèses partagées sur les outils numériques régionaux (via un Dossier Médical Partagé enrichi).

Ces exemples illustrent la capacité d’intégrer les pédicures-podologues à la logique de coordination territoriale, que ce soit dans les structures de proximité (MSP, centres de santé) ou dans les dispositifs filiarisés des soins pluriprofessionnels.

L’intégration à la première ligne de soins : enjeux et leviers

Quels bénéfices attendus pour le système de santé ?

  • Réduction des complications évitables : en France, 50 % des amputations du pied liés au diabète pourraient être évitées par un suivi précoce et régulier (Source : Fédération Française des Diabétiques).
  • Allègement de la charge sur la médecine générale : en 2022, environ 24 % des patients adressés par leur médecin traitant à un pédicure-podologue présentaient des plaintes secondaires directement prises en charge (source : CNAM), libérant ainsi du temps médical pour des pathologies complexes.
  • Amélioration du repérage précoce : les pédicures-podologues détectent précocement des troubles circulatoires, neurologiques, ou dermatologiques pouvant entraîner des complications lourdes s’ils ne sont pas traités rapidement.
  • Maintien de l’autonomie et réduction des chutes : les ateliers collectifs de prévention réalisés dans certains territoires ruraux affichent une baisse significative des chutes déclarées chez les participants (+ de 30 % sur 18 mois, projet Siel Bleu-CPTS du Sud Corrèze, 2023).

Freins persistants à l’intégration complète

  • Méconnaissance du champ de compétences : De nombreux acteurs ignorent encore la diversité des actes pris en charge par la profession, freinant l’orientation des patients.
  • Disparités territoriales préoccupantes : Alors que la moyenne nationale de densité est correcte, certains territoires ruraux ou quartiers urbains fragilisés ont une accessibilité très limitée aux soins de podologie, soit moins de 6 professionnels pour 100 000 habitants (DREES 2022).
  • Facteurs économiques : Malgré le remboursement partiel de certains actes chez les diabétiques à risque, la majorité des soins restent à la charge du patient. Cela limite l’accès pour certains publics prioritaires.
  • Place encore marginale dans certains dispositifs coordonnés : Bien que la présence dans les MSP soit croissante, celle-ci reste faible dans la coordination en CPTS et réseaux thématiques par rapport aux infirmiers et kinésithérapeutes.

Perspectives d’évolution : quelles dynamiques à suivre ?

Vers une meilleure reconnaissance des missions ?

  • Pilotages expérimentaux : de nouveaux modèles de rémunération à l’acte forfaitisé pour la prévention du pied diabétique sont actuellement testés dans trois départements pilotes (source : Assurance Maladie, rapport 2023).
  • Dynamique de formation interprofessionnelle : plusieurs universités (par exemple Paris Cité et Lille) intègrent désormais des modules communs de formation continue sur la prise en charge pluriprofessionnelle du pied à risque, impliquant médecins, infirmiers, kinésithérapeutes et pédicures-podologues.
  • Développement de la téléexpertise : notamment en zone sous-dense, des plateformes telles que PodoDiag facilitent la prise d’avis à distance entre le professionnel, le médecin traitant et le patient, permettant la détection précoce de situations à risque et l’adaptation rapide des parcours.
  • Projets de recherche en santé publique : la Fédération Nationale des Podologues pilote, depuis 2022, une étude multicentrique sur l’impact de la consultation podologique préventive sur la diminution des hospitalisations pour complications du pied diabétique (résultats préliminaires attendus pour 2024).

Dynamiques locales et enjeux pour l’avenir des territoires

La participation croissante des pédicures-podologues à la première ligne de soins s’inscrit dans une logique de décloisonnement et d’adaptation de notre système de santé aux réalités locales. Leur engagement, visible à travers diverses initiatives de prévention, de maintien de l’autonomie et de gestion coordonnée des parcours à risque, contribue à une réponse mieux adaptée aux besoins des populations.

Toutefois, la pleine intégration de la profession appelle encore des efforts : consolidation de leur place dans les dispositifs de coordination, meilleure information du grand public et des acteurs sanitaires, et adaptation du financement aux missions de santé publique relevant de leur compétence, en particulier dans les zones sous-dotées ou pour les publics vulnérables.

Soutenir l’évolution des pratiques, valoriser les retours d’expérience territoriaux, favoriser la formation conjointe, voici des clés pour renforcer le rôle des pédicures-podologues. L’observation attentive des expérimentations en cours et des innovations organisationnelles demeure précieuse pour accompagner la transformation de la santé locale, à l’échelle de chaque territoire.

Pour approfondir :