Les pharmaciens, piliers émergents des soins de premier recours sur les territoires

28 décembre 2025

Des missions historiques en transformation

Longtemps perçus avant tout comme des professionnels du médicament et du conseil officinal, les pharmaciens occupent aujourd’hui une place singulière dans le paysage de la santé de proximité. La densité de leur maillage territorial – avec près de 21 000 officines en France métropolitaine pour 66 millions d’habitants (source : Ordre national des pharmaciens, 2023) – leur confère un accès privilégié à la population, et un rôle clé au quotidien, en particulier dans les espaces ruraux ou les quartiers prioritaires.

Ce positionnement privilégié ne cesse d’évoluer : aux missions réglementaires s’ajoutent de nouveaux actes de prévention, d’accompagnement et de coordination. Cette diversification s’accélère sous l’effet du vieillissement de la population, de la pénurie médicale dans certains territoires et de la volonté institutionnelle d’optimiser la répartition des compétences entre soignants de premier recours. Les récentes crises sanitaires ont par ailleurs renforcé la reconnaissance de leur rôle pivot auprès de la population.

Un acteur accessible, premier recours face à l’évolution des besoins

Le pharmacien d’officine représente pour beaucoup de patients une porte d’entrée naturelle vers le système de santé. Selon le Baromètre 2022 des perceptions du système de santé (IRDES), plus de 85% des Français consultent leur pharmacien au moins une fois par an, dont la moitié pour des demandes dépassant la simple délivrance médicamenteuse.

Les raisons de ce recours pluriel sont multiples :

  • Accessibilité géographique : 99% de la population réside à moins de 10 minutes en voiture d’une officine (source : DREES, 2023), une proximité rarement égalée par d’autres professions de santé.
  • Disponibilité sans rendez-vous : Dans un contexte de tension sur les cabinets médicaux, la possibilité de solliciter rapidement un professionnel demeure précieuse.
  • Expertise et relation de confiance : Les Français expriment un haut niveau de confiance envers les pharmaciens, selon le Baromètre BVA pour l’Ordre des pharmaciens (2022).

Ce positionnement place le pharmacien en première ligne pour repérer des signaux faibles de santé, orienter la population, et intervenir dans la prise en charge rapide de nombreuses problématiques.

De la dispensation au parcours : les pharmaciens au cœur de la coordination

Au-delà de la gestion du médicament, la structuration des soins de premier recours implique désormais une intervention coordonnée, à l’échelle individuelle comme collective. Les pharmaciens voient leurs missions renforcées en matière de prévention, de dépistage, et de suivi, au sein d’un réseau d’acteurs où la collaboration tend à devenir la norme.

Exemples d’élargissement des missions et impacts

  • Vaccination : Les pharmaciens peuvent depuis 2019 vacciner contre la grippe, et depuis 2022 intégrer la vaccination contre la Covid-19, le papillomavirus ou la dengue selon les territoires. Cette généralisation a permis de rejoindre des publics distants du système de santé et d’augmenter significativement la couverture vaccinale (INSEE, 2023).
  • Dépistage et prévention : Dépistage du diabète, tenue de campagnes de prévention, entretiens pharmaceutiques structurés… Les pharmaciens s’imposent comme sentinelles en santé publique.
  • Suivi des traitements : Avec les bilans de médication, l’accompagnement des patients chroniques (parcours patients polymédiqués, protocoles d’accompagnement AVK ou anticoagulants oraux directs), ils contribuent à la sécurisation et à l’efficience du parcours de soins.

L’intégration croissante du pharmacien dans les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) et les dispositifs de coordination pluriprofessionnels en atteste : 83% des CPTS ont au moins un pharmacien dans leur gouvernance ou leur groupe projet (source : Fédération des CPTS - 2023).

Entraves et leviers à l’exercice territorial des pharmaciens

Des freins persistants

  • Reconnaissance inégale : Malgré l’élargissement des compétences, les pharmaciens ne sont pas toujours intégrés comme acteurs « moteurs » dans certains projets territoriaux de santé, le dialogue interprofessionnel demeurant parfois timide.
  • Organisation de l’exercice officinal : Les contraintes économiques, le temps dédié à la coordination, ainsi que les questions de formation continue pèsent sur leur capacité à s’engager au-delà de l’officine.
  • Accès à l’information de santé partagée : L’échange sécurisé d’informations entre professionnels, via le Dossier médical partagé (DMP) ou de nouveaux outils numériques, reste hétérogène selon les territoires.

Des leviers en maturation

  • Incitations institutionnelles : Les avenants à la convention pharmaceutique (avenant 20, 2022) favorisent le développement d’actes de prévention, la rémunération sur objectifs et la participation aux démarches collectives territoriales.
  • Numérisation de l’activité : L’introduction de la e-prescription, le développement d’outils de télémédecine en pharmacie et l’accès progressif aux données partagées constituent des leviers majeurs.
  • Emergence d’officines « acteurs de santé » : On constate l’apparition de pharmacies centrées sur le conseil pluriprofessionnel et l’accompagnement personnalisé, impliquant une réorganisation en profondeur des pratiques (voir enquêtes de terrain du Cespharm, 2023).

Initiatives locales et perspectives : panorama des expérimentations territoriales

Sur le terrain, plusieurs territoires ont initié des démarches originales témoignant du potentiel des pharmaciens pour structurer les soins de premier recours. Quelques exemples concrets :

  • Dispositifs de conciliation médicamenteuse en sortie d’hospitalisation (Bourgogne-Franche-Comté) :
    • Mise en place de réunions pluriprofessionnelles associant médecins, infirmiers et pharmaciens afin d’anticiper les risques d’erreur à la reprise de traitement.
    • Impact immédiat sur la diminution des réhospitalisations évitables (source : ARS BFC, 2022).
  • Bilan partagé de médication dans les quartiers prioritaires (Lille, Toulouse, Marseille) :
    • Le pharmacien coordonne des entretiens avec des patients âgés, en lien avec les médecins traitants et les équipes du domicile.
    • Amélioration notable de l’adhésion thérapeutique et optimisation de la consommation de médicaments.
  • Pharmacies « sentinelles » dans le dépistage COVID-19 :
    • Pilotage de campagnes massives de tests antigéniques, orientation vers les médecins de ville en cas de symptômes, relais vers l’isolement précoce.
    • Représentativité forte dans les zones rurales, où les pharmaciens ont servi de relais logistique et social, parfois le seul à proximité (Avis HAS, 2021).
  • Participation aux MSAP (Maisons de services au public) et points d’accueil santé :
    • Implication dans l’information sur les droits en santé, l’orientation, la vulgarisation d’informations sur le numérique, en lien avec les collectivités.

Dans ces approches, la reconnaissance par les pairs, la fluidité de la communication et le soutien institutionnel apparaissent comme les facteurs déterminants de réussite.

Données clés sur la place des pharmaciens dans l’offre de soins

Indicateur Valeur (France, 2023) Source
Nombre d’officines 20 764 Ordre national des pharmaciens
Nombre moyen de passages/an par habitant 15 Eurostat
Population couverte en moins de 7 km 98,5% DREES
Taux de vaccination antigrippale par des pharmaciens (2022-2023) 27% INSEE
Pharmaciens impliqués en CPTS 4900 Fédération des CPTS

Mutations professionnelles et enjeux pour l’avenir

La montée en expertise et le repositionnement territorial des pharmaciens ouvrent plusieurs chantiers pour les années à venir :

  • Renforcement de la formation initiale et continue : L’élargissement des missions nécessite de consolider l’approche clinique, l’interprofessionnalité et les compétences organisationnelles (collaboration, négociation, gestion de projet).
  • Intégration numérique pleine et entière : La dématérialisation des ordonnances, l’usage d’outils de suivi coordonné sont essentiels pour asseoir la place des pharmaciens dans les équipes de soins primaires.
  • Valorisation du temps de coordination et de prévention : Une meilleure reconnaissance financière et organisationnelle des temps « non productifs » mais structurants pour la qualité des soins serait déterminante.
  • Participation active à l’animation territoriale : Leur implication dans les diagnostics territoriaux, les groupes projets des CPTS ou les dynamiques de santé communautaire nécessite d’être encouragée, notamment en zone sous-dotée.

L’évolution de la profession reste liée à la capacité collective d’associer, sur les territoires, l’ensemble des professionnels de santé autour de projets partagés, centrés sur l’accès, la qualité des soins et l’innovation organisationnelle.

Pour aller plus loin : entre proximité et transformation organisationnelle

Loin de se limiter à la délivrance de médicaments, la pharmacie d’officine occupe désormais un rôle déterminant dans la structuration des soins de premier recours. Son maillage unique, l’élargissement des missions et l’ouverture aux démarches collectives confèrent au pharmacien une place stratégique, à condition que soient levés les freins persistants en matière de coordination, de reconnaissance et d’accès à l’information partagée.

Les dynamiques locales témoignent de la capacité des pharmaciens à être de véritables courroies de transmission entre professionnels, mais aussi entre le secteur sanitaire et social. Face aux défis démographiques et à la transition des pratiques, la contribution des pharmaciens à la transformation de l’offre de soins de proximité apparaît plus que jamais centrale.

Pour approfondir :