Sages-femmes et premiers recours : une fonction pivot sous-exploitée dans les territoires français

25 février 2026

Une profession en mutation face aux besoins territoriaux

Les sages-femmes occupent une place singulière dans le paysage des soins de proximité en France. Historiquement cantonnées à la période périnatale, leurs compétences se sont largement étendues au fil des dernières années. Aujourd’hui, leur rôle interroge et suscite de multiples débats, tant il reflète les dynamiques et tensions du système de santé local : féminisation des métiers, accès inégal à l’offre de soins, nécessité accrue de coordination, et questionnement permanent sur le périmètre des soins dits “de premier recours”.

En 2023, la France comptait 24 800 sages-femmes, dont plus de 22 000 en activité selon la Drees (source : Drees, Études & Résultats n°1240, décembre 2023). Un chiffre en augmentation régulière de 19 % sur dix ans. Une majorité exerce en établissement (hôpital, clinique), mais la pratique libérale gagne du terrain : près de 6 500 sages-femmes étaient installées en libéral, soit presque 30 % de la profession, contre 17 % en 2010. Cette tendance est loin d’être fortuite et s’inscrit dans un contexte de recomposition des soins primaires en France, marqué par la pénurie de médecins généralistes dans de nombreux territoires et le besoin de recourir à d’autres professionnels.

Soins de premier recours : de quoi parle-t-on ?

Les soins de premier recours englobent aujourd’hui l’ensemble des prestations délivrées à la population en première ligne, y compris la prévention, le dépistage, le suivi et l’orientation dans le système de soins. La notion s’est progressivement élargie depuis sa mention dans la loi HPST de 2009. Elle ne concerne plus seulement les médecins généralistes, mais aussi les infirmiers, pharmaciens, kinésithérapeutes, et bien sûr les sages-femmes.

Pourtant, dans la pratique, la reconnaissance du rôle de la sage-femme reste inégale, peu visible et encore confinée pour beaucoup à la seule santé périnatale. Or, le décret du 5 juin 2021 marque une avancée : il confie aux sages-femmes libérales certaines missions de premier recours, notamment le suivi gynécologique de prévention chez la femme en bonne santé tout au long de la vie, le dépistage des infections sexuellement transmissibles (IST), la vaccination, et la prescription de la contraception.

  • Suivi gynécologique de prévention
  • Suivi de la grossesse physiologique
  • Consultation prénatale et postnatale
  • Vaccinations recommandées à la femme et à l’entourage
  • Dépistage et traitement des IST, prescription de la contraception
  • Information, éducation en santé sexuelle et reproductive

Cette palette élargie de compétences assoit les sages-femmes comme des actrices clés des soins primaires, notamment dans des zones caractérisées par une désertification médicale.

Un vecteur d’accès aux soins pour les territoires en tension

Le déficit de médecins généralistes — on compte aujourd’hui 86 généralistes pour 100 000 habitants en France, avec des variations extrêmes entre certains territoires (source : Atlas Drees, 2023) — oblige à repenser la répartition des rôles. Plusieurs territoires ruraux et périurbains voient ainsi s’intensifier la sollicitation des sages-femmes pour des actes qui dépassent la stricte périnatalité.

Par exemple, le département de la Creuse, souvent cité pour l’ampleur de ses déserts médicaux, voit l’installation de sages-femmes libérales soutenue par l’ARS et les collectivités locales. À Guéret, en 2022, un projet collectif a permis la création d’une “maison des naissances” où une équipe pluriprofessionnelle (sages-femmes, infirmiers, éducateurs) intervient en première ligne pour l’orientation des femmes en situation de précarité (source : Agence régionale de santé Nouvelle-Aquitaine, 2022).

L’Île-de-France, avec un quart de la population nationale, montre également une mobilisation autour des sages-femmes de ville. Sur le territoire de Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), des actions de prévention (consultations itinérantes, ateliers santé femmes, repérage précoce des violences) sont menées en lien avec des centres de santé pluriprofessionnels et les PMI. Dans près de 10 % des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), des sages-femmes figurent aujourd’hui dans les équipes de coordination, selon France Assos Santé (baromètre CPTS, 2023).

Des freins persistants à la pleine reconnaissance

Malgré l’élargissement des missions et la montée en puissance du métier sur le terrain, plusieurs freins structurels demeurent :

  1. Visibilité et reconnaissance institutionnelle. Les politiques de santé et les dispositifs de coordination locale (comme les cellules d’appui Covid ou les dispositifs Asalée) peinent souvent à intégrer pleinement les sages-femmes, au profit d’autres professions. D’après l’Ordre national des sages-femmes, 35 % des sages-femmes libérales déclarent avoir des difficultés à se faire identifier comme interlocutrices de premier recours.
  2. Rémunération et tarification des actes. Les actes de prévention (dépistage, vaccination, éducation thérapeutique) réalisés par les sages-femmes demeurent majoritairement en dessous de leur coût réel, limitant l’incitation à s’investir pleinement hors de la seule périnatalité (source : Assurance Maladie, rapport SDO 2023).
  3. Accès aux outils numériques et au partage d’information. Si le Dossier Médical Partagé (DMP) s’étend, l’accès réel aux outils numériques interprofessionnels reste disparate. Selon la Fédération Nationale des Sages-Femmes, seules 48 % déclarent une utilisation régulière d’outils de coordination territoriale numérique.
  4. Formation initiale et continue. L’élargissement des compétences suppose un maintien et un renforcement de la formation, notamment en santé publique, prévention, santé mentale et suivi gynécologique hors grossesse. Des universités comme Toulouse, Lyon ou Rennes intègrent désormais des modules spécifiques, mais la couverture n’est pas homogène sur le territoire.

À ces obstacles, il faut ajouter les résistances culturelles au sein des équipes médicales et les attentes parfois floues des usagères, encore insuffisamment informées sur le champ d’intervention des sages-femmes.

Zoom sur des initiatives territoriales innovantes

Face à ces enjeux, des initiatives locales attestent de la capacité des sages-femmes à renouveler le premier recours :

Nom du projet Localisation Objectif Principaux résultats
Maison de santé pluriprofessionnelle de Saint-Antonin-Noble-Val Tarn-et-Garonne Systématiser l’accès à un suivi gynécologique de prévention par une sage-femme Hausse de 22 % du dépistage du cancer du col en trois ans, augmentation de la fréquentation de la MSP par les femmes de moins de 30 ans
Pilotage Sage-Femme Référente Haute-Marne Coordonner le suivi postnatal entre sages-femmes, médecins, PMI et assistantes sociales dans 6 cantons ruraux Diminution de 17 % du renoncement aux soins en post-partum ; repérage précoce de la dépression maternelle doublé en deux ans (source : ARS Grand-Est, 2022)
Prévention santé sexuelle “Sages” Métropole Aix-Marseille Organiser des ateliers collectifs sur la contraception, le VIH et les comportements à risque par des sages-femmes de ville et de centre de santé Près de 800 participantes de 18 à 45 ans en un an ; 32 % de primo-consultantes auprès d’une sage-femme

Ces expérimentations témoignent de la plus-value du métier pour renforcer la couverture territoriale, la prévention et la réduction des inégalités de genre dans l’accès aux soins.

Points de vigilance et perspectives d’avenir

  • Extension des compétences et coopération interprofessionnelle : La dynamique actuelle des CPTS et MSP est porteuse. L’intégration soutenue de sages-femmes dans ces structures – pour au moins 18 % d’entre elles d’ici 2025 selon la Fédération des Maisons de Santé – représenterait un levier objectif pour renforcer la réponse collective de premier recours dans les territoires fragiles.
  • Appropriation citoyenne du rôle des sages-femmes : L’enquête Harris Interactive 2022 (pour l’Ordre des sages-femmes) affirme que seuls 54 % des Françaises identifient les sages-femmes comme professionnelles référentes pour la contraception et la prévention gynécologique : une marge de progression forte demeure.
  • Déploiement accéléré du numérique en santé : Le Ségur numérique en santé multiplie l’accès à des outils, mais l’interopérabilité et l’usage réel restent à consolider dans les pratiques quotidiennes.
  • Insertion dans les politiques publiques : Plusieurs rapports parlementaires (commission santé, 2021) appellent à une place accrue pour les sages-femmes dans l’animation territoriale de la santé, y compris en prévention santé mentale, santé environnementale et accès aux droits.

Vers une reconnaissance élargie et mieux structurée ?

La montée en charge des sages-femmes dans les soins de premier recours est bien réelle et alimente les recompositions du système de santé local. Pourtant, elle pose plusieurs défis collectifs : adapter la tarification, structurer la formation continue, rendre plus visible leur champ de compétences et investir dans la confiance partagée entre professionnels. La diversité des initiatives territoriales, alliée à une politique plus ambitieuse de valorisation, demeure le meilleur levier pour répondre concrètement aux besoins de santé des populations, particulièrement là où l’accès aux soins reste un enjeu de cohésion et d’équité.

Au-delà de leur rôle historique autour de la naissance, les sages-femmes apparaissent aujourd’hui comme des actrices incontournables d’un premier recours renforcé, à la fois pivot de la santé des femmes, ressource polyvalente pour les parcours de santé et trait d’union essentiel dans les dynamiques interprofessionnelles locales.

Pour approfondir :