Podologues et dynamiques d’équipes territoriales : quelle place dans les soins de proximité ?

2 avril 2026

Comprendre le rôle pivot des podologues dans la prise en charge territoriale

La podologie, souvent perçue comme une discipline de niche, occupe pourtant une place majeure au carrefour des enjeux du premier recours. Alors que le vieillissement de la population et la prévalence croissante des maladies chroniques, en particulier du diabète, font exploser les besoins de prévention et de parcours coordonnés, les podologues s'affirment comme des partenaires clés des équipes de santé territoriales. Leur capacité à intervenir précocement, à développer de nouvelles modalités de coordination et à créer des liens interprofessionnels concrets en fait des acteurs incontournables de la santé de proximité.

  • 8 000 podologues exercent en France (Drees, 2023), dont une majorité en cabinet libéral mais avec une montée des pratiques multi-sites (EHPAD, structures pluriprofessionnelles).
  • Plus de 4 millions de patients diabétiques suivis, dont la moitié présente un risque podologique accru (Santé Publique France, 2022).

Soins de premier recours : pourquoi l’implication des podologues est devenue indispensable

L’explosion des besoins liée au diabète et au vieillissement

La prévention des lésions du pied, en particulier chez les personnes diabétiques, représente un enjeu de santé publique reconnu. Selon l’Institut national du diabète et des maladies digestives et rénales, plus de 10 000 amputations liées au pied diabétique sont pratiquées chaque année en France. L’intervention du podologue permet de réduire de 60 % la survenue des plaies du pied chez les patients à risque, selon la Fédération des podologues.

En outre, la perte d’autonomie chez les personnes âgées s’accompagne souvent de troubles de la marche, d’un risque de chute et d’escarres : autant de problématiques où le podologue est souvent le premier à repérer les signes d’alerte, avant même le médecin traitant.

Un acteur clé du parcours de soins coordonné

L’Assurance Maladie rappelle que le podologue est aujourd’hui reconnu comme un professionnel de premier recours, notamment dans le suivi des patients diabétiques éligibles à la « prise en charge podologique annuelle », sur prescription médicale. Mais plus largement, de nombreuses Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), Maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) et Equipes de soins primaires (ESP) intègrent le podologue dans leur gouvernance et leur organisation quotidienne.

Concrètement : quelles coopérations avec les équipes territoriales ?

Modèles d’intégration

  • Membre de MSP : Dans plus de 40 % des Maisons de santé pluriprofessionnelles, au moins un podologue est intégré à l’équipe (Observatoire des MSP, 2023).
  • Partenariat CPTS : De nombreuses Communautés Professionnelles Territoriales de Santé contractualisent aujourd’hui avec les podologues pour structurer le repérage du pied à risque et organiser des campagnes de sensibilisation.
  • Dispositifs PAERPA et DAC : Les Dispositifs d’Appui à la Coordination et les plateformes territoriales d’appui incluent les podologues dans le suivi des situations complexes, particulièrement chez les aînés à domicile.

Exemple (tableau) : rôles partagés entre podologues et autres professionnels au sein d’une équipe de soins primaires

Profession Responsabilités principales Coordination avec le podologue
Infirmière Prévention, soins d’escarres, suivi plaies, éducation Repérage des troubles du pied, orientation vers le podologue, suivi des pansements
Pharmacien Conseil en chaussage, conseils sur l’autosurveillance, suivi des traitements Relais sur l’observance, conseils en prévention (hydratation, allergènes)
Médecin généraliste Diagnostic, prescription, coordination générale Orientation vers le podologue, bilan partagé, intégration aux RCP locales
Podologue Soins de pédicurie, prévention du pied diabétique, éducation à l’autosurveillance Partage d’informations sur le risque, participation à l’éducation thérapeutique

Des protocoles partagés pour fluidifier la prise en charge

Certains territoires ont élaboré des protocoles interprofessionnels, à l’image du protocole « pied diabétique » en Hauts-de-France ou Nouvelle-Aquitaine, permettant au podologue d’alerter directement le médecin en cas de détection d’une plaie ou d’une infection, avec orientation prioritaire vers les filières hospitalières spécialisées. Résultat : une réduction avérée des retards de prise en charge et des passages évitables aux urgences (CHU de Lille, 2022).

La coordination au quotidien : outils et pratiques innovantes

Le partage d’information : retour d’expérience sur la messagerie sécurisée

L’utilisation de la messagerie sécurisée de santé (MSSanté) est en forte progression chez les podologues engagés dans des démarches collectives. D’après un rapport du Conseil national de l’Ordre (2023), plus de 60 % des podologues exerçant au sein d’une MSP utilisent la MSSanté pour partager photos de plaies, comptes rendus ou alertes, facilitant les échanges avec infirmiers et médecins traitants.

L’éducation thérapeutique du patient (ETP) en équipe

Les programmes d’ETP coordonnés à l’échelle territoriale intègrent désormais fréquemment des ateliers animés par des podologues, centrés sur l’auto-surveillance, l’hygiène et le chaussage adapté. La délégation de tâches, notamment à travers des protocoles de coopération, permet par ailleurs au podologue de jouer un rôle renforcé, y compris auprès du public éloigné des soins.

Focus sur l’intervention à domicile

Avec le développement du maintien à domicile, le podologue est sollicité pour des soins programmés ou en urgence, en articulation avec le service infirmier, les coordinateurs de parcours et parfois l’hospitalisation à domicile (HAD). Localement, certains DAC équipent les podologues de mallettes connectées pour le suivi à distance, facilitant la transmission d’informations en temps réel.

Freins et leviers à la collaboration

  • Reconnaissance institutionnelle : Si la place du podologue dans le 1er recours est mieux formalisée, le financement de la coordination demeure insatisfaisant (rémunérations forfaitaires, actes non pris en charge).
  • Hétérogénéité territoriale : Selon le CNOP, l’offre de podologie demeure inégale en fonction des territoires, avec des déserts médicaux où l’accès au pédicurie est compliqué.
  • Dynamique des équipes locales : La bonne intégration repose souvent sur la culture de coopération, le rôle du coordinateur et l’usage d’outils communs. Là où le management interprofessionnel est proactif, la place du podologue s’en trouve renforcée.
  • Formation et sensibilisation : Des actions de formation interprofessionnelle (DPC) contribuent à consolider la place du podologue en lien avec les médecins et les infirmiers.

Multiplication des initiatives locales : du repérage précoce à l’appui aux parcours complexes

Quelques exemples de pratiques innovantes

  • CPTS Val-de-Vire (Manche) : mise en place d’un « référent podologie » chargé de la formation, du repérage précoce et du relais avec le centre hospitalier.
  • MSP du Bocage Bressuirais (Deux-Sèvres) : protocoles d’orientation automatique du patient à risque identifié par l’infirmier(e) vers le podologue de la MSP.
  • Pilotage territorial en région PACA : expérimentation d’une téléconsultation entre podologues libéraux et médecins généralistes dans le cadre du suivi du pied diabétique, avec retours rapides et adaptation du parcours.

Ces initiatives témoignent de la capacité des équipes à intégrer les podologues dans l’action quotidienne, passant d’une logique de « prestataire isolé » à une vraie culture de partenariat de proximité. À l’avenir, cette dynamique devrait s’accentuer au regard des défis démographiques et épidémiologiques dans les territoires.

Perspectives et questions ouvertes pour les territoires

La collaboration avec les podologues représente un terrain d’innovation pour les équipes territoriales de soins de premier recours. L’intégration concrète de la podologie dans la prise en charge collective, la reconnaissance des pratiques avancées, l’amélioration du financement de la coordination et l’appui à l’organisation territoriale font partie des enjeux clés des prochaines années.

La nouvelle génération de contrats locaux de santé et la montée en puissance des CPTS offrent un cadre pour aller plus loin : mutualisation des outils de coordination, inscription de la podologie dans tous les parcours (prévention de la perte d’autonomie, maladies chroniques), structuration des filières pluridisciplinaires. La réussite de ces coopérations dépendra de la mobilisation des acteurs locaux, de leur capacité à inventer des réponses adaptées, et d’un soutien renforcé des institutions à ces pratiques émergentes.

Sources :

  • Drees, « Les professionnels de la podologie », 2023
  • Santé Publique France, Atlas 2022
  • Conseil national de l’Ordre des pédicures podologues, Rapports annuels
  • Observatoire des Maisons de santé pluriprofessionnelles, 2023
  • CHU de Lille, Rapport Hôpital-territoire 2022
  • Fédération des podologues, Communiqués 2022-2023