Les podologues, acteurs majeurs de la chaîne de soins locale auprès des personnes âgées

24 mars 2026

L’évolution du rôle des podologues auprès des seniors : de la prévention à la coordination locale

Le vieillissement de la population française s’accompagne d’enjeux majeurs pour la prise en charge des soins primaires, et en particulier pour la prévention de la perte d’autonomie. Près de 21% de la population avait 65 ans ou plus en 2022 (INSEE) et cette proportion ne cesse d’augmenter. Dans ce contexte, les professionnels de santé de proximité, dont les podologues, voient leur rôle évoluer vers un maillage fin de la prévention, du dépistage et du suivi des pathologies chroniques. Longtemps perçus comme des praticiens dédiés au soin des pieds, les podologues s’affirment désormais comme des pivots essentiels de la continuité des soins, en particulier vis-à-vis des personnes âgées vivant à domicile, en établissement, ou dans le cadre de parcours coordonnés.

Leur action dépasse la stricte sphère technique ; ils s’inscrivent désormais dans une logique d’écosystème local, en interface avec médecins généralistes, infirmiers, pharmaciens, ergothérapeutes, aides à domicile et institutions.

Pourquoi le soin podologique est stratégique pour les seniors ?

  • Un risque accru de complications podologiques : Les pathologies du pied (diabète, troubles vasculaires, arthrose, onychopathies, troubles de la marche) touchent une proportion importante des personnes âgées, accentuant le risque de chute et d’hospitalisation. Selon l’Assurance Maladie, 8 à 10% des plus de 75 ans souffrent d’une plaie chronique du pied, facteur majeur de perte d’autonomie.
  • Un enjeu de mobilité et d’autonomie : Plus de 30% des chutes chez les personnes âgées sont liées à des problèmes podologiques, souvent sous-diagnostiqués (source : Ministère de la Santé, 2022).
  • Un effet direct sur la qualité de vie : La douleur, la gêne à la marche, le repli sur soi qui en découlent constituent des facteurs aggravants de la fragilité, de la dépendance et de l’isolement.

Le podologue se place donc à un carrefour entre prévention, soins curatifs et leviers d’inclusion sociale.

L’intervention à domicile ou en établissement : des modalités adaptées à la réalité territoriale

L’intervention des podologues auprès des personnes âgées s’adapte à la variété des contextes locaux et des besoins individuels :

  • Soins à domicile : De plus en plus nombreuses grâce à la convention de 2013 permettant l’intervention à domicile, ces activités couvrent les soins d’hygiène, la prise en charge des ongles et des plaies, le dépistage des troubles cutanés ou vasculaires. 22% des actes podologiques sont aujourd’hui réalisés hors cabinet (source : Ordre National des Pédicures-Podologues, 2023).
  • Présence en EHPAD et en SSIAD : Les podologues interviennent régulièrement en établissement (EHPAD, USLD, résidences autonomie) grâce à des conventions locales parfois portées par les Groupements Hospitaliers de Territoire ou les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS). Certaines régions, comme l’Occitanie ou les Pays de la Loire, font état de collaborations structurées entre établissements et cabinets libéraux.
  • Consultations avancées en zones sous-denses : Pour lutter contre les inégalités d’accès aux soins, des consultations avancées de podologie sont organisées dans les maisons de santé pluridisciplinaires, parfois couplées à des actions de dépistage coordonnées (par exemple, dans le Doubs ou la Creuse).

Prévenir la perte d’autonomie : un champ d’action élargi pour le podologue

L’apport du podologue ne s’arrête pas au soin curatif. Il est désormais un acteur clé de la prévention primaire et secondaire :

  • Bilan podologique chez la personne âgée : Réalisé en coordination avec les médecins traitants, il permet de repérer précocement les altérations de la peau, les déformations architecturales du pied, ou les troubles de la posture.
  • Dépistage du risque de chute : La réalisation régulière de bilans podologiques et de tests posturaux participe à l’élaboration de plans d’accompagnement individuel, en lien avec les kinésithérapeutes et les ergothérapeutes.
  • Éducation thérapeutique : Les podologues formés à l’éducation thérapeutique du patient (ETP) interviennent dans certains territoires lors d’ateliers collectifs sur l’hygiène des pieds, le chaussage, ou la prévention des complications du diabète (voir les initiatives de l’URPS Pédicures-Podologues d’Île-de-France).

Zoom sur le diabète : Chez les patients diabétiques de plus de 65 ans, près d’un tiers présente un risque de plaie du pied. La prise en charge podologique régulière permet de réduire jusqu’à 50% les complications liées au pied diabétique (source : Fédération Française des Diabétiques, 2022), soulignant la nécessité d’une collaboration rapprochée avec les équipes de soins primaires.

Coopération interprofessionnelle : vers des parcours locaux fluidifiés

Assurer la continuité des soins passe par une coopération étroite entre le podologue et :

  • Le médecin traitant, qui oriente vers le podologue en cas de troubles spécifiques ou d’antécédents de chute.
  • L’infirmier/libéral ou en services à domicile, qui signale les situations à risque ou assure le relais dans la gestion des plaies chroniques.
  • Les pharmaciens, de plus en plus impliqués dans l’orientation et la prévention, notamment par la promotion de bilans de prévention au sein des officines.
  • Les ergothérapeutes pour l’aide à l’adaptation du domicile ou du chaussage.

La création de réseaux locaux, parfois informels, parfois structurés dans le cadre des CPTS, favorise la circulation de l’information et la programmation cohérente des interventions. L’intégration des podologues dans les réunions de coordination, les staffs de parcours complexes, ou les dispositifs d’appui à la coordination (DAC) est de plus en plus fréquente dans les territoires dynamiques (voir la Coordination Territoriale Sud Loire, par exemple).

Exemple d’une initiative territoriale : la « Filière Pied » en Nouvelle-Aquitaine

Dans la région Nouvelle-Aquitaine, la Filière Pied, portée par l’ARS et le CHU de Bordeaux, vise à structurer les parcours des personnes âgées à risque en fédérant podologues libéraux, services hospitaliers et établissements médico-sociaux. Cette plateforme facilite l’accès rapide à un avis spécialisé, le partage sécurisé d’informations entre praticiens, et l’organisation de formations interprofessionnelles. Plus de 800 patients ont pu bénéficier d’un suivi coordonné depuis 2021 (source : ARS Nouvelle-Aquitaine).

Zoom sur les freins et leviers d’action pour améliorer la continuité locale des soins podologiques

Quelques défis persistent pour une dynamique territoriale optimale :

  • Des déserts de soins persistants : 18 départements comptent moins de 40 podologues pour 100 000 habitants de plus de 75 ans, générant des ruptures de suivi en secteur rural (Atlas de la démographie du CNOPP, 2023).
  • Des freins économiques et logistiques : La prise en charge financière des actes, notamment pour les interventions à domicile hors ALD ou diabète, demeure un enjeu, tout comme la nécessité de moyens de déplacement adaptés.
  • Un manque de dispositifs de coordination numérique : Dans plusieurs territoires moins dotés en outils numériques partagés (ex : messagerie sécurisée, dossiers partagés), la gestion du parcours peut rester artisanale.

Mais plusieurs leviers d’amélioration ont vu le jour :

  • Déploiement de la télémédecine : Certains territoires expérimentent la téléexpertise podologique pour faciliter le diagnostic à distance, avec un effet prometteur sur les délais d’accès (Source : Laurence Médicale).
  • CPTS et maisons de santé : Les équipes pluriprofessionnelles développent des protocoles locaux pour systématiser l’identification et le suivi podologique des seniors, y compris via des « journées prévention pied ».
  • Sensibilisation des acteurs sociaux : Les CCAS, services d’aide à domicile, et associations de retraités sont de plus en plus impliqués dans le repérage des personnes en risque.

Quels axes pour renforcer l’impact des podologues dans la continuité de soins ?

Pour soutenir le rôle structurant des podologues dans la prise en charge des seniors, plusieurs dynamiques à l’échelle locale émergent ou sont à généraliser :

  1. Promouvoir l’intégration systématique du bilan podologique dans les parcours de prévention de la dépendance, notamment lors des visites de prévention coordonnées par les médecins traitants ou les acteurs du dispositif PAERPA.
  2. Renforcer les passerelles de communication entre professionnels, grâce à l’adoption d’outils numériques adaptés, garantissant un suivi fluide et sécurisé.
  3. Soutenir la formation croisée entre podologues, infirmiers, médecins et autres acteurs, au sein des territoires, pour développer une culture commune de la prévention.
  4. Favoriser l’appel à des dispositifs de médiation territoriale, tels que les DAC, pour inclure plus systématiquement le podologue dans les équipes de repérage de la fragilité.

La participation active des podologues aux innovations organisationnelles locales, leur implication dans les dispositifs de coordination, et leur rôle grandissant dans la prévention font d’eux des partenaires incontournables de la santé des personnes âgées. Les territoires qui s’appuient sur ces compétences démontrent la capacité du système local à prévenir la rupture de parcours, à maintenir la qualité de vie des aînés et à consolider la chaîne du prendre soin.