Les sages-femmes : leviers essentiels pour l’accès aux soins des femmes et des familles à l’échelle territoriale

15 mars 2026

Un maillon pivôt de la santé au féminin : état des lieux et évolutions du métier

En France, la place de la sage-femme dans le parcours de santé des femmes s’est profondément transformée au cours des deux dernières décennies. Historiquement ancrée dans la surveillance de la grossesse et l’accompagnement de l’accouchement, aujourd’hui, la profession incarne un modèle élargi d’accès aux soins primaires pour les femmes et, par extension, pour les familles.

Rappelons quelques faits marquants : en 2023, la France compte près de 25 000 sages-femmes en exercice, dont environ 20 % en activité libérale (Ordre des sages-femmes, Atlas 2022). Le recrutement massif durant la crise COVID-19 a souligné leur caractère indispensable dans le dispositif de santé publique. Au-delà de la natalité, elles s'imposent aujourd’hui dans la prévention, l’éducation à la santé sexuelle, la contraception, ou encore le suivi gynécologique de prévention.

Améliorer l’accès aux soins des femmes : une réponse à plusieurs niveaux

1. Une expertise de proximité

L’un des apports majeurs de la présence d’une sage-femme réside dans la proximité. Sur le terrain, leur activité couvre un spectre large :

  • Consultations prénatales et postnatales : elles assurent, partout en France, le suivi préventif et l’accompagnement des grossesses physiologiques, contribuant au dépistage précoce des complications et facilitant le lien avec les services hospitaliers spécialisés en cas de besoin.
  • Suivi gynécologique de prévention : depuis 2009, elles peuvent réaliser le suivi gynécologique de prévention pour les femmes en bonne santé, prescrire des contraceptifs, effectuer des frottis cervico-utérins et dépister des infections sexuellement transmissibles.
  • Prévention et santé sexuelle : les sages-femmes jouent un rôle déterminant dans la prévention des cancers féminins, dans l’éducation sexuelle et affective, et dans l’accès à la contraception d’urgence. Entre 2016 et 2020, le nombre de consultations pour contraception par des sages-femmes libérales a progressé de 73 % (DREES).

Cette diversité d’actes, particulièrement dans les zones rurales ou les quartiers prioritaires, permet un maintien d’une offre de soin là où la démographie médicale est moins favorable.

2. Un premier recours élargi pour les femmes éloignées des structures médicales

Selon la Drees, en 2021, 7,7 % des Françaises vivaient dans une commune dite "déficitaire" en matière de gynécologie médicale. Dans de nombreux départements, principalement ruraux ou ultramarins, la présence d'une sage-femme garantit à elle seule la continuité du suivi gynécologique et obstétrical. À titre d’exemple, en Lozère, département très rural, 21 % des consultations gynécologiques de prévention sont réalisées par des sages-femmes (CNE, 2022).

Leur action en maison de santé pluridisciplinaire ou en centre de santé permet aussi d’assurer une présence permanente, d’éviter le renoncement aux soins et d’intégrer les patientes à un parcours cohérent, en lien avec médecins, gynécologues et pédiatres.

Des effets positifs mesurables sur la santé publique

Réduction des inégalités d’accès aux soins

Implanter une sage-femme sur un territoire améliore de façon tangible les indicateurs de recours à la prévention. Quelques repères :

  • Dans les territoires où la densité de sages-femmes a augmenté de 10 %, le taux de consultations prénatales précoces (avant la 12e semaine de grossesse) progresse de 6 points (source : Rapport IGAS, 2021).
  • Le Sérum Health indique que le recours aux IVG précoces encadrées par des sages-femmes a doublé dans les régions Centre-Val de Loire et Bretagne depuis leur récent élargissement à cet acte (encadrement législatif en 2016, effectivité dès 2019).

L’effet d’entraînement sur la prévention est mesurable, notamment en matière de dépistages organisés et de vaccination, les sages-femmes ayant participé activement aux campagnes contre la grippe et la COVID-19 auprès des femmes enceintes.

Un accompagnement global avec impact sur le bien-être périnatal et parental

Au-delà de la dimension strictement médicale, la présence d’une sage-femme permet un ancrage relationnel, social et éducatif auprès des familles, en particulier au moment du post-partum. Cela contribue à :

  • Lutter contre l’isolement maternel post-accouchement.
  • Repérer plus précocement les situations de fragilité sociale ou psychique (dépression du post-partum, violences conjugales…).
  • Mettre en œuvre un accompagnement à la parentalité dès la sortie de maternité : en 2021, près de 360 000 visites à domicile ont été prises en charge par l’Assurance Maladie au titre du PRADO « Maternité » (Ameli.fr).

Ce lien de confiance, particulièrement dans les zones socialement fragilisées, agit comme un facteur de prévention de la désinsertion et facilite la prise en charge globale de la santé familiale.

La dynamique territoriale : quelles formes d’intégration des sages-femmes dans l’offre de soins ?

Implantations multiples, pratiques diversifiées

Si 80 % des sages-femmes exercent en milieu urbain ou périurbain, la dynamique d’installation en zone sous-dotée s’accélère, portée par les dispositifs d’incitation territoriale (contrat d’aide à l’installation des professionnels de santé, soutien aux Maisons de Santé Pluridisciplinaires, CPTS).

Mode d’exercice Proportion 2022 Zones d’intervention
Liberal ~20 % Zones rurales, urbaines, domicile
Salarié (hôpital) ~70 % Hôpitaux, maternités
Centres de Santé/MSP ~10 % Urbain, quartiers prioritaires

Les expérimentations de sages-femmes « référentes » dans les centres de planification familiale, les consultations itinérantes ou encore les interventions en santé publique (actions collectives d’éducation à la santé sexuelle, suivi en structures médico-sociales) renforcent le maillage territorial.

Une coopération renforcée au sein des CPTS et des maisons de santé

L’intégration des sages-femmes comme membres à part entière des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) ouvre la voie à de nouvelles formes de synergie :

  • Organisation de permanences de soins : contraception, dépistage, suivi post-natal.
  • Actions de prévention commune : campagnes de vaccination, information sur la santé périnatale.
  • Co-construction de parcours pour les situations complexes : jeunes mères isolées, patientes précaires, suivi des patientes vulnérables.

Certaines CPTS mettent en place des guichets uniques de prise de rendez-vous prioritaires pour les femmes enceintes ou en situation de précarité, facilitant l’accès à une sage-femme dans des délais adaptés, ce qui peut jouer un rôle antidote contre le renoncement ou l’errance médicale.

Vers un nouveau visage de l’accès aux soins pour les femmes ?

La montée en puissance des sages-femmes dans le paysage territorial est porteuse de transformations durables. Elle s’inscrit aussi dans un mouvement d’évolution des attentes :

  • Montée des besoins de prévention (grossesses plus tardives, augmentation des situations à risque, enjeux de santé mentale maternelle).
  • Nécessité accrue de proximité dans la réponse aux femmes éloignées des centres hospitaliers ou des structures gynécologiques spécialisées.
  • Attentes de suivi personnalisé, d’écoute et de prise en compte des parcours individuels et sociaux variés.

Selon une enquête Harris Interactive réalisée en 2022, plus de 60 % des femmes de 18 à 45 ans déclarent vouloir disposer du choix de leur professionnel référent pour leur santé gynécologique et reproductive, ce qui place la mission des sages-femmes au cœur de la transformation des soins primaires féminins.

Les politiques publiques amorcent des évolutions legislatives et tarifaires attendues en matière de reconnaissance et d’élargissement de leurs compétences, notamment sur le projet de loi visant à leur permettre le suivi de la santé reproductive tout au long de la vie reproductive, pour une population toujours plus large.

Perspectives : renforcer les dynamiques locales et repenser l’accès aux soins de demain

La présence d’une sage-femme sur un territoire n’est pas seulement un atout, c’est un indicateur d’équité sanitaire et de dynamisme local. Investir dans leur implantation, faciliter leur coopération interprofessionnelle et leur reconnaissance comme actrices centrales du parcours de soins des femmes constitue une réponse aux défis majeurs d’accès et de qualité de soin.

À l’heure où les inégalités d’accès en santé des femmes s’accentuent dans certaines régions, il apparaît crucial de renforcer les dynamiques de maillage territorial, d’encourager les expérimentations locales, et de donner à la prévention, au suivi personnalisé et au lien de proximité toute leur place dans l’organisation territoriale des soins.