Agir au cœur du territoire : le rôle essentiel du coordinateur dans les soins de premier recours

4 septembre 2025

Un acteur discret, au carrefour de l’organisation des soins de proximité

La gestion des soins de premier recours repose sur l’engagement d’un maillage de professionnels et d’acteurs institutionnels, mais une figure s’impose de plus en plus avec force dans cette architecture : le coordinateur ou la coordinatrice. Qu’ils interviennent au sein des Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), des Maisons de Santé Pluriprofessionnelles (MSP), ou dans des dispositifs moins formels, ils remplissent aujourd’hui un rôle-clé dans la structuration des soins locaux. Leur mission, vaste et protéiforme, évolue au rythme des transformations du système de santé. Penchons-nous sur ce métier-pivot, souvent sous-estimé mais désormais incontournable pour la cohésion et l’efficacité de l’offre de soins territoriale.

Des missions variées pour une ingénierie du quotidien

La réalité du métier de coordinateur·rice dépasse la simple assistance administrative. Leur rôle s’est élargi en quelques années ; il ne s’agit plus seulement de « faire tourner la boutique » mais d’activer des dynamiques d’équipe, de garantir la fluidité des parcours de soins et d’assurer le lien entre acteurs du territoire (médecins, infirmiers, pharmaciens, acteurs sociaux, élus, etc.).

  • Organisation des réunions interprofessionnelles : Préparation, animation, rédaction de comptes-rendus ; ils rendent possibles les points de contact entre professionnels et entretiennent l’intelligence collective des équipes (source : Fédération Française des Maisons et Pôles de Santé - FFMPS).
  • Gestion des parcours patients : Mise en commun des informations, suivi de projets de santé personnalisés, appui à la coordination entre le sanitaire, le médico-social et le social.
  • Pilotage de projets territoriaux : Lancement ou suivi de programmes de prévention, organisation de campagnes de vaccination, labellisation de nouveaux dispositifs, etc. Ils sont souvent à l’initiative d’innovations organisationnelles (source : Observatoire Régional de la Santé Provence-Alpes-Côte d’Azur).
  • Veille et gestion documentaire : Centralisation et diffusion de l’information réglementaire, veille sur les appels à projets et les opportunités de financements.
  • Lien avec les partenaires institutionnels : Interface avec les Agences Régionales de Santé, CPAM, collectivités locales, associations, etc.

Le coordinateur fait ainsi l’interface entre terrain et institutions, permettant la circulation fiable et rapide de l’information. Il intervient en appui ou en facilitateur, et de plus en plus, en porteur du changement.

Des compétences transversales, du relationnel à l’ingénierie de projet

Si le métier de coordinateur ou de coordinatrice n’a, dans la majorité des cas, pas encore de formation universitaire unique ou de diplôme d’État, c’est bien parce qu’il nécessite une palette de compétences rares :

  • Gestion de projet : Planification, suivi, évaluation, adaptation permanente. Selon la FFMPS, plus de 80 % des coordinateurs ont une formation complémentaire dans ce domaine.
  • Aptitudes relationnelles : Médiation, écoute active, diplomatie, capacité à dynamiser des collectifs parfois hétérogènes.
  • Connaissance du système de santé local : Maîtrise des rouages de la santé publique territoriale, compréhension des enjeux locaux (démographie, accès aux soins, etc.).
  • Maîtrise des outils numériques : Dossiers médicaux partagés, logiciels de coordination, plateformes de téléconsultation.

La diversité des parcours des coordinateurs compte parmi les atouts du secteur : anciens professionnels de santé, travailleurs sociaux, cadres administratifs, diplômés de sciences politiques ou de gestion… Ce brassage favorise l’innovation et une approche non cloisonnée des questions de santé locale.

Des besoins croissants dans un contexte de mutations profondes

Le renforcement du rôle des coordinateurs correspond à une évolution structurelle majeure du système de soins français. Le développement rapide des CPTS, soutenues par la loi Ma Santé 2022, symbolise cette tendance à l’organisation collective et interprofessionnelle sur les territoires. Selon la DREES, on dénombrait fin 2023, plus de 700 CPTS en fonctionnement, couvrant 66 % de la population française (source). Or, presque toutes ont à leur tête (ou en appui) un coordinateur ou une coordinatrice.

  • Une pénurie persistante de médecins : D’ici 2030, le nombre de médecins généralistes pourrait baisser de 12 % (DREES 2023), accentuant la nécessité de repenser l’accès aux soins et la répartition des tâches en équipe.
  • Développement du travail en équipe : Selon une enquête du Conseil de l’Ordre des Médecins (2023), 70 % des médecins de moins de 40 ans souhaitent exercer en structure pluriprofessionnelle ; la coordination devient alors un levier d’attractivité et de qualité de vie au travail.
  • Montée en puissance des attentes institutionnelles : Planification, indicateurs, gestion des ressources, reporting… Les exigences administratives ne cessent de croître pour répondre aux objectifs fixés dans les accords conventionnels et les contrats territoriaux.

Le ou la coordinateur·rice, par sa capacité à fluidifier les échanges, à documenter les actions, à rendre visible l’engagement collectif, est aujourd’hui incontournable pour répondre à ces défis.

Entre articulation et innovation : la dimension stratégique du métier

Au-delà du « faire », il y a la capacité à « relier » : le coordinateur crée des ponts là où, historiquement, les métiers de la santé se sont longtemps développés en silo. C’est notamment visible dans les démarches qualité (audits, gestion des protocoles communs), l’accompagnement des nouveaux arrivants, ou encore l’animation de projets de santé publique territoriaux (exemple : ateliers de prévention dans les déserts médicaux, campagnes de dépistage personnalisées…).

  • Accompagnement du changement : Soutien à la transition numérique, intégration de nouveaux professionnels, conduite de démarches participatives.
  • Capacité d’expérimentation : L’impulsion d’innovations s’effectue souvent à l’initiative des coordinateurs : télémédecine, protocoles de coopération, nouvelles modalités de relation avec les usagers.
  • Évaluation et valorisation : Constitution de données sur l’activité, valorisation des résultats auprès des financeurs et des institutions, retours d’expérience pour alimenter la réflexion locale et nationale.

Cette posture d’interface stratégique est désormais soutenue (mais pas toujours sécurisée) par des financements spécifiques : la majorité des postes sont financés, en 2024, via les ACI (accords conventionnels interprofessionnels) ou des fonds complémentaires des collectivités (source : Fédération des CPTS).

Enjeux, difficultés et perspectives d’évolution

Le nombre de coordinateurs a triplé depuis 2018 en France, mais cette croissance rapide s’accompagne de difficultés :

  • Stabilité des postes : De nombreux coordinateurs en MSP ou CPTS sont en contrats précaires ou à temps partiel, limitant la professionnalisation du secteur.
  • Reconnaissance institutionnelle : Le métier peine encore à être reconnu dans la grille des métiers de santé publique ; il y a peu de perspectives d’évolution et de reconnaissance statutaire à ce jour.
  • Charge de travail : Volumes d’activité croissants sans réelle adaptation des moyens alloués : selon la FFMPS, 35 % des coordinateurs déclarent subir une surcharge de travail régulière.

Face à ces défis, plusieurs pistes voient le jour : création de réseaux régionaux d’entraide et de formation, mutualisation de fonctions entre établissements, développement de cursus universitaires dédiés (voir les initiatives de l’Université de Bordeaux ou de Montpellier).

Vers un renouveau de la coordination en santé : signaux et perspectives

Les territoires qui investissent le plus sur la fonction de coordination tirent déjà bénéfice d’une meilleure organisation des soins non programmés, de l’attractivité renforcée pour de nouveaux praticiens, et d’une plus grande capacité à innover pour répondre aux enjeux locaux spécifiques (accès aux soins, précarité, vieillissement, etc.).

L’avenir laisse entrevoir une montée en qualification et en responsabilité, à la mesure de l’exigence posée par un système de santé qui doit fonctionner « en réseaux ». Le coordinateur ne sera plus un facilitateur discret mais un acteur recensé, reconnu et soutenu, symbole d’un changement de culture plus global : celui d’une santé à la fois plus proche des habitants et articulée dans la complexité du collectif professionnel. La structuration de ce métier, sa reconnaissance et son outillage demeureront des enjeux-clés pour les années à venir.

Pour aller plus loin :

  • FFMPS - Rapport de l’Observatoire National des Maisons et Pôles de Santé 2023.
  • DREES, Études & Résultats n°1283, Coordination des professionnels de santé en France, 2023.
  • Haute Autorité de Santé (HAS), Rapport sur la qualité et la sécurité des soins primaires, 2022.
  • Fédération des CPTS, Enquête sur le métier de coordinateur CPTS, 2024.