Les kinésithérapeutes, leviers discrets et essentiels de la prise en charge territoriale des pathologies chroniques

20 janvier 2026

Redéfinir les contours de la prise en charge des maladies chroniques : le positionnement des kinésithérapeutes

La prévalence des pathologies chroniques – diabète, BPCO, insuffisance cardiaque, maladies ostéo-articulaires, troubles neurologiques – continue de croître (près de 40 % de la population adulte en France vit avec au moins une maladie chronique selon la DREES, 2023). Cette évolution s’accompagne d’un glissement progressif de l’hôpital vers les soins primaires et de proximité, imposant de repenser l’organisation territoriale. Les kinésithérapeutes, parfois perçus historiquement comme de simples techniciens du geste, voient leur rôle redéfini à l’aune des défis que posent les maladies chroniques : autonomie, prévention de la dépendance, maintien à domicile, éducation thérapeutique, coordination d’acteurs multiples.

Cette réévaluation du métier s’opère dans un contexte d’innovations organisationnelles à l’échelle locale – groupes de travail en communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS), équipes de soins coordonnées, dispositifs d'appui à la coordination, maisons de santé pluriprofessionnelles – où le kinésithérapeute s’inscrit comme un acteur pivot de l’accompagnement des patients chroniques.

Des compétences au service d’un suivi longitudinal et personnalisé

La valeur ajoutée des kinésithérapeutes dans la gestion des pathologies chroniques tient d’abord à leur capacité à articuler expertise technique et accompagnement global. Leur pratique s’étend sur le temps long, en proximité avec les patients, permettant :

  • Une évaluation fine des capacités fonctionnelles (tests de marche, bilans respiratoires, mesure d’amplitude, etc.), documentant l’évolution des maladies et la dyspraxie du quotidien.
  • Un travail d’autonomisation à travers la rééducation, l’apprentissage des gestes d’auto-soin, la prévention de la décompensation.
  • L'identification précoce des signes d’aggravation ou de perte de capacités, essentielle pour enclencher une remontée rapide d’information au médecin traitant ou à l’équipe pluridisciplinaire.
  • L’éducation thérapeutique du patient (ETP), notamment pour les pathologies nécessitant un changement de comportement durable (BPCO, lombalgies chroniques, obésité, etc.).

Les études pointent l’intérêt de cette approche globale. Selon l’Inserm, la kinésithérapie adaptée permet, chez les patients atteints de BPCO, de réduire de 30 % le nombre d’exacerbations respiratoires graves (source : Inserm, 2022). Chez les personnes âgées, elle prévient la perte d’autonomie fonctionnelle, facteur-clé de maintien à domicile (Anses, 2021).

Coopérations territoriales et coordination des parcours de soins

Au-delà de la prise en charge directe, les kinésithérapeutes s’imposent comme des maillons essentiels dans la construction de parcours intégrés. Cette évolution s’amplifie avec les logiques de coordination territoriale portées par les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), les CPTS, ou les dispositifs d’appui à la coordination (DAC).

  • Participation à la concertation pluriprofessionnelle : Les retours réguliers des kinés vers les équipes pluriprofessionnelles (diabétologues, cardiologues, infirmiers, ergothérapeutes, psychologues) sont de plus en plus formalisés dans les réunions de concertation ou lors du partage sécurisé d’information via des outils numériques (par exemple Terr-eSanté, Alerte Proximité, etc.).
  • Contribution à la définition de protocoles de soins locaux : De nombreux territoires ont mis en place des protocoles d’orientation rapide (exemple : lombalgie aiguë, rééducation post-infarctus), intégrant directement les kinésithérapeutes grâce à des filières dédiées.
  • Recours aux consultations avancées ou à la primo-évaluation : Depuis l’extension du droit de prescription direct de certains actes de kinésithérapie (loi du 19 mai 2023), certains territoires expérimentent l’accès direct en première intention pour des pathologies musculaires ou fonctionnelles, allégeant la charge des médecins généralistes et réduisant les délais d’accès.
  • Participation à des programmes populationnels : Exemple : interventions dans le cadre du Programme national nutrition santé, projets locaux de prévention des chutes chez les personnes âgées, ou programmes d’activité physique adaptée (APA) sur prescription médicale.

D’après la Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes Rééducateurs (FFMKR), près de 60 % des kinésithérapeutes exercent au sein d’équipes pluriprofessionnelles ou en lien étroit avec d’autres soignants dans leur territoire d’activité (FFMKR, données 2023).

La place de la kinésithérapie dans le virage domiciliaire et la réhabilitation à domicile

Le maintien à domicile des personnes vivant avec une pathologie chronique constitue un axe central des politiques de santé publique. Ici, la kinésithérapie s'avère un levier souvent sous-estimé. A travers la rééducation à domicile, l’aide à la prévention des chutes, l’apprentissage de techniques comme la ventilation assistée pour les patients insuffisants respiratoires, les kinés contribuent à éviter ou à raccourcir de nombreux passages hospitaliers.

Quelques données saillantes :

  • En France, 30 % des actes de kinésithérapie réalisés chaque année le sont au domicile des patients (Assurance Maladie, chiffres 2022).
  • Dans les programmes de retour précoce à domicile après chirurgie (récupération rapide après chirurgie – RRAC), la présence d’un kinésithérapeute réduit en moyenne de 2 à 3 jours la durée d’hospitalisation (ANAES, 2021).
  • Les dispositifs territoriaux de prévention de la perte d’autonomie (exemple : PAERPA) intègrent systématiquement la kinésithérapie dans les plans personnalisés de soins, notamment pour prévenir la perte fonctionnelle chez les seniors.
Situation clinique Action du kinésithérapeute Bénéfices observés (sources)
BPCO Réhabilitation respiratoire, éducation à l’exercice -30% d’hospitalisations évitables (HAS, 2023)
Lombalgie chronique Réadaptation fonctionnelle, prévention du désentraînement Réduction de 25 % des arrêts de travail de plus de 3 mois (CNAM, 2022)
AVC Prise en charge du retour à l’autonomie motrice à domicile Meilleure récupération globale à 1 an (Inserm, 2020)

Des expérimentations locales à la diffusion des bonnes pratiques

Bien que la structuration territoriale de la kinésithérapie diffère selon les régions, plusieurs exemples illustrent l’impact des dynamiques collectives :

  • Dans les Hauts-de-France, le projet KinéO (en collaboration avec l’ARS) met en réseau 120 kinésithérapeutes intervenant sur l’éducation thérapeutique et la coordination de parcours pour les maladies respiratoires et le diabète, avec un partage d’indicateurs qualité au sein de la CPTS.
  • Le dispositif “Tiers-temps kiné” à Lyon permet aux professionnels de s’investir sur des plages horaires dédiées à la coordination, à la formation d’équipes et à la participation à des groupes de travail territoriaux autour des maladies chroniques. L’évaluation du dispositif montre une diminution des réhospitalisations non programmées pour les patients concernés (ARS AURA, 2022).
  • Dans l’Hérault, une équipe de kinés accompagne les patients sortant d’hospitalisation via un protocole d’évaluation à J+7 et J+30, participant au maillage de la filière gériatrique et évitant les ruptures à la sortie de soins aigus.

Une difficulté récurrente est cependant soulevée : le manque de temps dédié à la coordination (hors actes de soins) et une valorisation financière limitée, ce qui freine encore la généralisation. Certaines MSP et CPTS s’organisent pour mutualiser le temps de coordination ou recourir à des financements innovants (paiement forfaitaire, ACI, etc.), avec des résultats encourageants.

Perspectives et chantiers ouverts pour renforcer le rôle territorial des kinésithérapeutes

L’évolution rapide de la prise en charge territoriale des maladies chroniques laisse entrevoir plusieurs pistes d’action :

  • Elargir la reconnaissance du droit de prescription autonome pour certaines pathologies (SUOS, 2023) et clarifier les critères d’accès direct dans tous les territoires.
  • Développer des outils de liaison numérique pour formaliser et tracer la coordination entre kinésithérapeutes et autres professionnels du territoire.
  • Renforcer l’implication des kinés dans l’ETP en multipliant les formations spécifiques et en incluant des kinés coordonnateurs dans les programmes structurant des CPTS ou MSP.
  • Soutenir la montée en charge des approches préventives (activités physiques adaptées, programmes de prévention des chutes), trop souvent reléguées au second plan par manque de financements spécifiques.
  • Poursuivre l’évaluation locale des dispositifs pilotes, au moyen d’indicateurs partagés, pour mieux objectiver l’impact sur la rupture des parcours et l’amélioration de la qualité de vie des patients chroniques.

Des dynamiques locales à renforcer pour optimiser la gestion des pathologies chroniques

Les kinésithérapeutes occupent une place stratégique, au carrefour du soin de proximité, de l’éducation et de la coordination pluriprofessionnelle. Ils incarnent ce passage progressif d’une organisation fragmentée à une logique plus intégrée et territoriale de la gestion des pathologies chroniques. Si les innovations locales témoignent de la portée de leur action, un effort collectif reste nécessaire pour sécuriser leur position dans les dispositifs territoriaux, valoriser le temps non clinique dédié à la coordination, et soutenir la montée en compétence autour de la prévention et de l’éducation thérapeutique. Les prochaines années seront décisives pour faire pleinement des kinésithérapeutes des acteurs intégrés – et reconnus – des parcours de santé de demain, à l'échelle des territoires.

Pour aller plus loin :

  • Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) – "Les pathologies chroniques en France", édition 2023.
  • Haute Autorité de Santé (HAS) – "Organisation de la prise en charge des maladies chroniques", 2023.
  • Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes Rééducateurs (FFMKR) – données 2023, rapports publics.
  • Assurance Maladie – "Chiffres clés de l’offre de soins", édition 2022.
  • Agence nationale d’appui à la performance (ANAP) – retours d’expériences.