Le rôle essentiel des sages-femmes dans le suivi global des femmes enceintes en zones sous-dotées

2 mars 2026

Des territoires à fortes disparités : comprendre l’enjeu de l’accès au suivi global

Les zones qualifiées de "sous-dotées" en offre de soins en France, notamment rurales et périurbaines, connaissent une pénurie croissante de professionnels de santé. Selon la DRESS, 6 % des femmes accouchent à plus de 45 minutes d’une maternité, une proportion qui s’élève à plus de 12 % dans certains départements très ruraux (DREES, 2023). Dans ces contextes, la fermeture de maternités – près de 40 % en vingt ans – fragilise le suivi périnatal et la santé globale des femmes enceintes.

Face à ce déficit, les sages-femmes mobilisent leur expertise afin d’assurer un suivi transversal et personnalisé, souvent dans des conditions logistiques et humaines complexes. Ce suivi global ne se limite pas au suivi strictement médical : il englobe le conseil, la prévention, l’accompagnement psychosocial, et la coordination interprofessionnelle.

Un suivi de proximité, articulé sur l’autonomie et la polyvalence

Dans les territoires sous-dotés, les sages-femmes incarnent souvent le dernier maillon d'un suivi de proximité. Leur champ de compétences s’est considérablement élargi ces vingt dernières années : elles assurent le suivi médical de grossesse, la préparation à la naissance, la surveillance du post-partum, et peuvent dispenser une contraception ou effectuer des consultations gynécologiques de prévention.

  • Consultations prénatales et postnatales : La loi Hôpital, patients, santé et territoires (2009) a consolidé leur rôle pivot pour assurer les sept consultations obligatoires tout au long de la grossesse.
  • Éducation et prévention : Préparation à la parentalité, dépistage des violences, promotion du bien-être mental et physique.
  • Dépistages et actes techniques : Prises de sang, surveillance de grossesses pathologiques modérées, réalisation d’échographies dans le cadre de protocoles avec les médecins.
  • Accompagnement à domicile : L’offre de visites à domicile s’est étoffée, en particulier via le dispositifs PRADO (Programme d’accompagnement du retour à domicile après accouchement, Caisse nationale d’Assurance Maladie), qui repose en grande partie sur les sages-femmes libérales.

Cette polyvalence s’exprime avec une grande autonomie, renforcée par la désertification médicale et la nécessité de couvrir des secteurs géographiques étendus. Près de 30 % des accouchements dans les zones rurales bénéficient aujourd’hui d’un suivi majoritairement, voire exclusivement, réalisé par une sage-femme (Conseil National de l’Ordre des Sages-Femmes, 2022).

Des modèles d’organisation ou d’innovation en réponse aux défis locaux

La réponse à la pénurie médicale a stimulé l’émergence de nouveaux modèles d’organisations du suivi.

Exemples de dynamiques locales

  • Cabinets de sages-femmes « itinérantes » : Dans certains départements (Cantal, Hautes-Alpes, Ariège…), des sages-femmes se déplacent sur de longues distances avec du matériel nomade (moniteurs de surveillance, échographes portatifs). Leur activité s’étend sur plusieurs dizaines de kilomètres, garantissant le suivi des femmes éloignées.
  • Maisons de santé pluriprofessionnelles : Les maisons de santé accueillent fréquemment des sages-femmes, qui travaillent en lien avec d’autres professionnels (médecins généralistes, infirmiers, orthophonistes…). Cette coordination permet d’orienter rapidement les femmes enceintes vers un professionnel adapté, d’assurer la continuité du suivi et de gérer collectivement les situations complexes.
  • Dispositifs de télésanté : L’émergence de la consultation à distance permet la surveillance de certains paramètres (tension artérielle, suivi des grossesses à risques), l’éducation à la santé et le lien avec des spécialistes de centres hospitaliers distants. Certaines régions comme la Bourgogne-Franche-Comté ont développé des réseaux de télémédecine spécifiquement orientés périnatalité, avec un appui technique et organisationnel des ARS.
Type d’initiative Territoires concernés Effet observé
Itinérance de sages-femmes libérales Cantal, Creuse, Lozère… Baisse des non-recours au suivi prénatal, amélioration de l’accès au dépistage précoce
Maisons de santé pluriprofessionnelles Saône-et-Loire, Gers… Coordination accrue, partages de bonnes pratiques, sécurisation des grossesses à risque
Télésurveillance grossesse à risque Bourgogne-Franche-Comté, Drôme-Ardèche Moins d’hospitalisations inopinées, satisfaction patientes

Prise en compte de la dimension sociale et psychologique

Le suivi assuré par les sages-femmes ne se limite pas à un accompagnement strictement médical : nombre d’entre elles travaillent en étroite collaboration avec les services sociaux, les PMI, associations locales, ou encore les dispositifs d’aide aux femmes en situation d’isolement ou de précarité. Ce travail de réseau permet un accompagnement global : dépistage de la dépression post-partum, orientation vers des structures d’hébergement en cas de nécessité, accès au soutien psychologique.

Obstacles persistants et leviers pour renforcer l’action des sages-femmes

La capacité des sages-femmes à assurer un suivi global dans les territoires sous-dotés soulève plusieurs défis :

  • Charge de travail et isolement professionnel : La faible densité médicale accroît la charge et l’isolement. Selon une enquête du Collège national des sages-femmes, 42 % des sages-femmes interrogées en zone rurale déclarent un sentiment d’isolement professionnel et une difficulté à gérer la disponibilité sur de vastes territoires (Collège national des sages-femmes de France, 2022).
  • Défis de formation continue : La nécessité de mises à jour régulières des compétences (grossesses pathologiques, télémédecine, santé mentale) se heurte parfois à l’absence d’offres de formation de proximité.
  • Manque de reconnaissance institutionnelle : Bien que les textes reconnaissent l’élargissement de leur champ d’action, la place des sages-femmes dans la coordination des soins reste parfois jugée “mineure” par rapport aux médecins. Les dispositifs d’incitation à l’installation ou les aides financières restent hétérogènes selon les départements (Ministère de la santé, 2023).

Leviers observés sur le terrain

  • Développement de réseaux territoriaux : L’intégration des sages-femmes dans les dispositifs d’appui à la coordination (DAC), les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), favorise les échanges pluriprofessionnels et une réponse plus réactive aux besoins.
  • Incitations à l’installation : Certaines collectivités (Occitanie, Centre-Val de Loire…) développent des mesures incitatives : prêts d’installation, aides à la mobilité, valorisation du statut de maître de stage universitaire.
  • Valorisation du rôle de référent : Des expérimentations locales positionnent les sages-femmes comme "référent périnatal" pour le territoire, avec un temps dédié à la coordination, l’information des patientes et le lien avec les établissements hospitaliers de référence.

Vers une structuration plus visible et soutenue du suivi global

La diversité des initiatives portées par les sages-femmes dans les territoires sous-dotés témoigne d’une capacité d’innovation et d’adaptation. Qu’il s’agisse de consultations itinérantes sur fond de paysages accidentés, de l’animation de réseaux locaux ou de la prise en charge de pathologies rares à distance, leur engagement transcende largement l’accompagnement “standard” auquel on réduit parfois ce métier.

La dynamique actuelle, soutenue par certains dispositifs expérimentaux, combine le “faire ensemble” interprofessionnel, les outils numériques, et une meilleure prise en compte de la santé psychosociale. Pour autant, le maintien de l’égalité d’accès au suivi global des femmes enceintes dans ces territoires demeurera un défi tant que la reconnaissance institutionnelle, le soutien à l’installation, et la sécurisation du travail isolé n’avanceront pas de concert.

Finalement, la réponse territoriale à la santé des femmes enceintes est moins affaire de “grandes réformes” que d’initiatives locales, de liens tissés au quotidien, et d’ajustements fins entre acteurs de terrain et institutions. Repenser la structuration et la valorisation du rôle des sages-femmes, notamment là où la pénurie frappe le plus, reste un enjeu stratégique, mais aussi un gain immédiat pour des milliers de femmes chaque année.