Soins à domicile des podologues : une réponse pragmatique à la fragilité sanitaire des territoires sous-denses

28 mars 2026

Des territoires sous-denses fragilisés par l’accès aux soins

Depuis plusieurs années, la question de la fracture sanitaire s’impose dans le débat public. Les « déserts médicaux », terme aujourd’hui largement utilisé, traduisent le déséquilibre persistant dans l’accès aux soins primaires. Selon la DREES, près de 11% des Français vivent dans une zone caractérisée par une offre médicale nettement insuffisante, avec une prévalence plus marquée dans les territoires sous-denses (DREES, 2023). Si le manque général de médecins généralistes focalise l’attention, les besoins en soins paramédicaux, et notamment en podologie, sont tout aussi cruciaux :

  • Vieillissement de la population : près de 20% des habitants des zones rurales ont plus de 65 ans (INSEE, 2023).
  • Prévalence accrue des pathologies chroniques (diabète, arthrose, troubles vasculaires) nécessitant un suivi podologique régulier.
  • Isolement social accru limitant la mobilité des personnes âgées ou en situation de handicap.
  • Faible attractivité pour l’installation des professionnels de santé (podologues inclus).

Dans ce contexte, les soins à domicile des podologues s'imposent progressivement comme un levier d'amélioration concrète de la prise en charge.

Quels besoins locaux pour la podologie à domicile ?

La podologie à domicile ne relève pas d’une logique d’extension de service “à la marge”, mais bien d’une adaptation à des besoins spécifiques du terrain. Plusieurs données permettent d’éclairer cette spécificité :

  • Entre 30 et 40% des actes de podologie réalisés en zone rurale concernent des personnes à mobilité réduite ou dépendantes du fait de l'âge ou d'un handicap (Fédération nationale des podologues, 2023).
  • Le diabète, pathologie exposant à des risques sévères de plaies du pied, touche environ 10% de la population des zones rurales contre 6% en zone urbaine (Santé publique France, 2022).
  • La prévention des amputations liées au diabète repose largement sur la possibilité de réaliser un suivi régulier, difficilement accessible sans déplacement des professionnels à domicile : la Haute Autorité de santé (HAS, 2021) estime ainsi que l’absence de suivi podologique régulier multiplie par 4 le risque d’amputation.
  • Les besoins en matériel adapté (fauteuil médicalisé, instruments stériles de soin à domicile) sont plus marqués, car les structures d’accueil intermédiaires (type EHPAD, SSIAD) sont moins nombreuses et souvent saturées.

Face à ces constats, la podologie à domicile ne relève pas d’un luxe, mais d’un élément structurant de l’offre de soins dans les territoires sous-dotés.

Organisation des soins à domicile en podologie : état des lieux et freins

En France, environ 3 500 podologues libéraux déclarent effectuer régulièrement des visites à domicile (Ordre National des Pédicures-Podologues, 2024), soit près de 17% du total des professionnels en exercice. Cette proportion est trois fois plus élevée dans certains territoires ruraux ou semi-ruraux, traduisant une adaptation pragmatique à la géographie du besoin.

Contraintes et leviers organisationnels

  • Distances et temps de trajet : En zone rurale, un podologue peut parcourir jusqu’à 60 km dans une journée pour assurer des soins à domicile, limitant la capacité à honorer un nombre important de visites.
  • Tarification : Le tarif des soins à domicile reste pour l’instant identique à celui pratiqué au cabinet. La Fédération nationale des podologues souligne que cette absence de valorisation spécifique peut représenter un frein important, notamment sur la prise en charge des frais kilométriques.
  • Coordination avec la médecine générale et les infirmiers : La transmission d’informations et la coordination des soins pourraient être davantage fluidifiées par des outils numériques partagés ; dans la pratique, l’absence de dossiers partagés limitent cet aspect hors des dispositifs expérimentaux (comme Parcours de Santé dans certains territoires).

Initiatives locales remarquables

  • Coordination via les CPTS : Dans le Lot-et-Garonne, une Communauté Professionnelle Territoriale de Santé (CPTS) s’est dotée d’un protocole de repérage systématique des pieds à risque dans la population diabétique. Elle mobilise les podologues libéraux en tournée, en coordination avec les SSIAD et les médecins généralistes (source : ARS Nouvelle-Aquitaine, 2023).
  • Expérimentation de la télémédecine : Dans l’Aveyron, une expérimentation appuyée par l’ARS a permis à des podologues de réaliser des téléconsultations post-visite, afin de suivre l’évolution des plaies et d’anticiper une éventuelle aggravation, limitant déplacements et ruptures de suivi.

Impact des soins podologiques à domicile sur la santé publique locale

L’impact des soins à domicile dépasse celle du seul confort du patient ; il s’inscrit dans une dynamique de santé publique, particulièrement pertinente dans les territoires sous-denses :

  • Prévention de la perte d’autonomie : Un suivi podologique régulier à domicile limite la survenue de complications (plaies, infections), cause majeure de perte d’autonomie, avec un impact direct sur le maintien à domicile des personnes âgées ou fragiles.
  • Diminution de l’hospitalisation évitable : Selon une étude Sécurité sociale/Assurance Maladie de 2022, la mise en place d'un suivi podologique à domicile pour les patients diabétiques permet de réduire de 12% le taux d’hospitalisation pour infection du pied.
  • Équité d’accès aux soins : apporter les soins à domicile permet de pallier les barrières géographiques et économiques, particulièrement pour les foyers dont la mobilité est contrainte et le niveau de vie inférieur à la moyenne nationale (INSEE, Fokus ruralité 2023).

Quels enjeux pour la profession et les politiques territoriales ?

L’élargissement de la pratique de la podologie à domicile met en lumière plusieurs enjeux structurants pour la profession et les politiques locales :

  • Reconnaissance et valorisation : Certains syndicats de podologues demandent la création d’une nomenclature spécifique pour les actes à domicile, intégrant la prise en charge des déplacements et du temps non facturé au même titre que pour les infirmiers (FNP, communiqué 2023).
  • Formation : Les spécificités du soin à domicile (ergonomie, prévention des chutes, adaptation au domicile) nécessitent le renforcement des modules dédiés dans les cursus de formation initiale et continue.
  • Déploiement des outils numériques : La généralisation des dossiers partagés et la montée en puissance de la télémédecine pourraient faciliter les échanges entre professionnels et sécuriser le parcours de soins.
  • Implication des collectivités territoriales : Certaines collectivités soutiennent le déplacement des podologues à domicile via des aides à la mobilité, des bourses pour la pratique rurale ou le cofinancement de plateformes de coordination. À titre d’exemple, le Conseil départemental du Cantal a lancé un appel à projets “Soins de proximité” incluant la podologie dans le panier d’offre de soins proposée à domicile.

Perspectives et dynamiques à suivre

Si la prise en charge podologique à domicile s’impose dans plusieurs territoires comme une solution adaptée, de nombreux leviers restent à actionner pour pérenniser et amplifier cette dynamique :

  • Assurer une meilleure reconnaissance financière pour les professionnels investis sur ce champ.
  • Améliorer la visibilité du métier auprès des publics concernés et des acteurs de santé locaux.
  • Encourager l’émergence d’initiatives territoriales (CPTS, dispositifs d’appui à domicile, équipes mobiles) favorisant l’intégration des podologues au sein d’équipes pluridisciplinaires de proximité.
  • Poursuivre l’analyse d’impact et la veille sur les expérimentations, afin d’objectiver les bénéfices sur la qualité de vie, la prévention de la dépendance et l’efficience du système de santé.

L’enjeu des prochaines années sera de transformer l’innovation de circonstances en pratique pérenne, adossée à des dispositifs de droit commun, pour que chaque territoire, quelle que soit sa densité, puisse garantir une réponse efficace aux besoins essentiels de santé des plus vulnérables.

Indicateur Zone urbaine Zone sous-dense
Part de +65 ans 14% 20%
Taux de diabète 6% 10%
Nombre de podologues pour 100 000 hab. 30 15
Pourcentage d’actes à domicile 9% 35%

Pour poursuivre l’exploration de ce sujet, plusieurs rapports et ressources sont à consulter, notamment ceux de la DREES (site DREES), de la Fédération nationale des podologues (FNP), ou encore les publications de l’Assurance Maladie et de Santé publique France.